Littérature de jeunesse en anglais : William Shakespeare, Le Songe d'une nuit d'été/Amoureuse d'un âne

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TITANIA, s’éveillant.
— Quel ange me réveille sur mon lit de fleurs ?
BOTTOM chantant.
Le pinson, le moineau et l’alouette,
Le gris coucou avec son plain-chant,
Dont maint homme remarque la note,
Sans oser lui répondre non.
Car en effet, qui voudrait compromettre son esprit avec un si fol oiseau ? Qui voudrait donner un démenti à un oiseau, quand il crierait, coucou, à perte d’haleine ?
TITANIA. — Ah ! je te prie, aimable mortel, chante encore. Mon oreille est amoureuse de tes chants, mes yeux sont épris de ta personne ; et la force de ton brillant mérite me contraint, malgré moi, de déclarer, à la première vue, de jurer que je t’aime.
BOTTOM. — Il me semble, madame, que vous n’auriez guère de raison pour m’aimer ; et cependant, à dire la vérité, la raison et l’amour ne vont guère aujourd’hui de compagnie : c’est grand dommage que quelques braves voisins ne veuillent pas les réconcilier. Oui, je pourrais ruser comme un autre, dans l’occasion.
TITANIA. — Tu es aussi sensé que tu es beau.
BOTTOM. — Oh ! ni l’un ni l’autre. Mais si j’avais seulement assez d’esprit pour sortir de ce bois, j’en aurais assez pour l’usage que j’en veux faire.
TITANIA. — Ah ! ne désire pas de sortir de ce bois. Tu resteras ici, que tu le veuilles ou non. Je suis un esprit d’un rang élevé ; l’été règne toujours sur mon empire ; et moi, je t’adore. Viens donc avec moi, je te donnerai des fées pour te servir ; elles iront te chercher mille joyaux dans l’abîme ; elles chanteront tandis que tu dormiras sur un lit de fleurs ; et je saurai si bien épurer les éléments grossiers de ton corps mortel, que tu voleras comme un esprit aérien. Fleur-des-Pois, Toile-d’Araignée, Papillon, Graine-de-Moutarde !
(Quatre fées se présentent.)
PREMIÈRE FÉE. — Me voilà à vos ordres.
SECONDE FÉE. — Et moi aussi.
TROISIÈME FÉE. — Et moi aussi.
QUATRIÈME FÉE. — Où faut-il aller ?
TITANIA. — Soyez prévenantes et polies pour ce seigneur : dansez dans ses promenades, gambadez à ses yeux ; nourrissez-le d’abricots et de framboises, de raisins vermeils, de figues vertes et de mûres ; dérobez aux bourdons leurs charges de miel, et ravissez la cire de leurs cuisses pour en faire des flambeaux de nuit que vous allumerez aux yeux brillants du ver luisant, pour éclairer le coucher et le lever de mon bien-aimé ; arrachez les ailes bigarrées des papillons, pour écarter les rayons de la lune de ses yeux endormis. Inclinez-vous devant lui, et faites-lui la révérence.
PREMIÈRE FÉE. — Salut, mortel !
SECONDE FÉE. — Salut !
TROISIÈME FÉE. — Salut !
QUATRIÈME FÉE. — Salut !
BOTTOM. — Je rends mille grâces à Vos Seigneuries, de tout mon cœur.—Je vous prie, quel est le nom de Votre Seigneurie ?
UNE FÉE. — Toile-d’Araignée.
BOTTOM. — Je serai charmé de lier avec vous une plus étroite connaissance. Cher monsieur Toile-d’Araignée, si je me coupe le doigt, j’aurai recours à vous. — (À une autre fée.) Votre nom, mon bon monsieur ?
SECONDE FÉE. — Fleur-des-Pois.
BOTTOM. — Je vous prie, recommandez-moi à madame Cosse, votre mère, et à M. Cosse, votre père. Cher monsieur Fleur-des-Pois, je veux que nous fassions plus ample connaissance. — (À une autre fée.) Votre nom, je vous en conjure, monsieur ?
TROISIÈME FÉE. — Graine-de-Moutarde.
BOTTOM. — Bon monsieur Graine-de-Moutarde, je connais à merveille votre rare patience, ce lâche géant Roastbeef a dévoré plusieurs membres de votre maison. Je vous promets que vos parents m’ont fait venir les larmes aux yeux plus d’une fois ; nous nous lierons ensemble, mon cher Graine-de-Moutarde.
TITANIA. — Allons, accompagnez-le : conduisez-le sous mon berceau. La lune paraît nous regarder d’un œil humide ; et lorsqu’elle pleure, les petites fleurs pleurent aussi et regrettent quelque virginité violée… Enchaînez la langue de mon bien-aimé : conduisez-le en silence. (Ils sortent.)

Scène II, Une autre partie du bois. OBERON entre.

OBERON. — Je voudrais bien savoir si Titania s’est réveillée ; et puis, quel a été le premier objet qui s’est présenté à sa vue, et dont il faut qu’elle se passionne jusqu’à la fureur. (Entre Puck.) Voici mon courrier. — Eh bien ! folâtre esprit, quelle fête nocturne a lieu maintenant dans ce bois enchanté ?

PUCK. — Ma maîtresse est éprise d’un monstre. Près de la retraite de son berceau sacré, à l’heure où elle était plongée dans le sommeil le plus profond, une bande de rustres, artisans grossiers, qui gagnent leur pain dans les échoppes d’Athènes, se sont rassemblés pour répéter une comédie destinée à être jouée le jour des noces du grand Thésée. Le plus stupide malotru de cette troupe d’ignorants, qui représentait Pyrame, dans leur pièce, a abandonné le lieu de la scène, et est entré dans un hallier : là, je l’ai surpris et je lui ai planté une tête d’âne sur la sienne. Cependant, son tour est venu de répondre à sa Thisbé : alors, mon acteur revient sur la scène. Aussitôt que ses camarades l’aperçoivent, comme une troupe d’oies sauvages, qui ont aperçu l’oiseleur s’approcher en rampant, ou comme une compagnie de corneilles à tête brune, qui se lèvent et croassent au bruit d’un fusil, se séparent, et traversent en désordre les airs, de même, à sa vue, tous se mettent à fuir. Alors, au bruit de nos pieds, par-ci, par-là, l’un d’eux tombe à terre, crie au meurtre et appelle des secours d’Athènes. Leur faible raison, égarée par une grande frayeur, voit s’armer contre eux les objets inanimés. Les ronces et les épines déchirent leurs habits, emportent à l’un ses manches, à l’autre son chapeau : toutes choses ravissent quelque dépouille à ceux qui cèdent tout. Je les ai conduits ainsi dans le délire de la peur, et j’ai laissé ici le beau Pyrame métamorphosé ; le hasard a voulu que, dans ce moment même, Titania se soit réveillée, elle a pris aussitôt de l’amour pour un âne.

OBERON. — L’événement surpasse mes espérances.

ACTE QUATRIÈME Scène I - Toujours dans le bois. TITANIA, BOTTOM, LES FÉES qui sont à sa suite ; OBERON qui les suit sans en être aperçu.
TITANIA, à Bottom. — Viens, assieds-toi sur ce lit de fleurs ; pendant que je caresse tes charmantes joues ; je veux attacher des roses musquées sur ta tête douce et lisse, et baiser tes belles et longues oreilles, toi la joie de mon cœur.
BOTTOM. — Où est Fleur-des-Pois ?
FLEUR-DES-POIS. — Me voici.
BOTTOM. — Grattez-moi la tête, Fleur-des-Pois.—Où est monsieur Toile-d’Araignée ?
TOILE-D’ARAIGNÉE. — Me voici.
BOTTOM. — Monsieur Toile-d’Araignée, mon cher monsieur, prenez vos armes, et tuez-moi ce bourdon aux cuisses rouges, qui est sur la fleur de ce chardon ; puis, mon cher monsieur, apportez-moi son sac de miel. Ne vous échauffez pas trop dans l’opération, monsieur, et ayez soin, mon bon monsieur, de ne pas crever le sac au miel : je n’aimerais pas à vous voir tout inondé de miel, seigneur. — Où est M. Grain-de-Moutarde ?
GRAIN-DE-MOUTARDE. — Me voici.
BOTTOM. — Donnez-moi votre poing, monsieur Grain-de-Moutarde ! —Je vous prie, cessez vos compliments, monsieur Grain-de-Moutarde !
GRAIN-DE-MOUTARDE. — Que désirez-vous ?
BOTTOM. — Rien, monsieur, rien de plus que d’aider au cavalier Fleur-des-Pois à me gratter la tête : il faudra que j’aille trouver le barbier, monsieur ; car il me semble que j’ai furieusement de poil à la figure ; et je suis un âne si délicat que, pour peu que mon poil me démange, il faut que je me gratte.
TITANIA. — Mon doux ami, voulez-vous entendre un peu de musique ?
BOTTOM. — J’ai une assez bonne oreille en musique. Allons, faites venir les pincettes et la clef.
TITANIA. — Ou dites, cher amour, ce qui vous ferait plaisir à manger.
BOTTOM. — À dire vrai, un picotin d’avoine : je pourrais mâcher votre bonne avoine sèche ; il me semble que j’aurais grande envie d’une botte de foin ; du bon foin, du foin parfumé, il n’y a rien d’égal à cela.
TITANIA. — J’ai une fée déterminée qui ira fouiller dans le magasin de l’écureuil, et qui vous apportera des noix nouvelles.
BOTTOM. — Je préférerais une poignée ou deux de pois secs ; mais, je vous prie, que personne de vos gens ne me dérange ; je sens une certaine exposition au sommeil qui me vient.
TITANIA. — Dors, et je vais t’enlacer dans mes bras.—Fées, partez, et dispersez-vous dans toutes les directions. Ainsi le chèvre-feuille parfumé s’entrelace amoureusement : ainsi le lierre femelle entoure de ses anneaux les bras d’écorce de l’ormeau. Oh ! comme je t’aime ! oh ! comme je t’adore ! (Ils dorment.)