L'Illusion comique/Acte I scène 1, commentaire no 1/Extrait

Une page de Wikiversité, la communauté pédagogique libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Ce document est spécifiquement rattaché au chapitre :
Acte I scène 1, commentaire no 1
de la leçon :
L'Illusion comique


ACTE I, SCÈNE 1


Dorante.

Ce grand mage dont l'art commande à la nature
N'a choisi pour palais que cette obscure ;
La nuit qu'il entretient sur cet affreux séjour,
N'ouvrant son voile épais qu'aux rayons d'un faux jour,
De leur éclat douteux n'admet en ces lieux sombres
Que ce qu'en peut souffrir le commerce des ombres.
N'avancez pas, son art au pied de ce Rocher
A mis de quoi punir qui s'en ose approcher,
Et cette large bouche est un mur invisible,
Où l'air en sa faveur devient inaccessible,
Et lui fait un rempart, dont les funestes bords
Sur un peu de poussière étalent mille morts.
Jaloux de son repos plus que de sa défense
Il perd qui l'importune, ainsi que qui l'offense,
Malgré l'empressement d'un curieux désir
Il faut, pour lui parler, attendre son loisir,
Chaque jour il se montre, et nous touchons à l'heure
Que pour se divertir il sort de sa demeure.


Pridamant.

J'en attends peu de chose, et brûle de le voir,
J'ai de l'impatience, et je manque d'espoir,
Ce fils, ce cher objet de mes inquiétudes,
Qu'ont éloigné de moi des traitements trop rudes,
Et que depuis dix ans je cherche en tant de lieux
A caché pour jamais sa présence à mes yeux.
Sous ombre qu'il prenait un peu trop de licence,
Contre ses libertés je roidis ma puissance,
Je croyais le réduire à force de punir,
Et ma sévérité ne fit que le bannir.
Mon âme vit l'erreur dont elle était séduite,
Je l'outrageais présent, et je pleurai sa fuite :
Et l'amour paternel me fit bientôt sentir
D’une injuste rigueur un juste repentir
Il l'a fallu chercher, j'ai vu dans mon voyage
Le Pô, le Rhin, la Meuse, et la Seine, et le Tage,
Toujours le même soin travaille mes esprits,
Et ces longues erreurs ne m'en ont rien appris,
Enfin, au désespoir de perdre tant de peine,
Et n'attendant plus rien de la prudence humaine,
Pour trouver quelque borne à tant de maux soufferts,
J'ai déjà sur ce point consulté les enfers.
J'ai vu les plus fameux en ces noires sciences,
Dont vous dites qu'Alcandre a tant d'expérience,
On en faisait l'état que vous faites de lui,
Et pas un d'eux n'a pu soulager mon ennui.
L'enfer devient muet quand il me faut répondre,
Ou ne me répond rien qu'afin de me confondre.


Dorante.

Ne traitez pas Alcandre en homme du commun,
Ce qu'il sait en son art n'est connu de pas un.
Je ne vous dirai point qu'il commande au tonnerre,
Qu'il fait enfler les mers, qu'il fait trembler la terre,
Que de l'air, qu'il mutine en mille tourbillons,
Contre ses ennemis il fait des bataillons,
Que de ses mots savants les forces inconnues
Transportent les rochers, font descendre les nues,
Et briller dans la nuit l'éclat de deux Soleils,
Vous n'avez pas besoin de miracles pareils,
Il suffira pour vous qu'il lit dans les pensées,
Et connaît l'avenir et les choses passées,
Rien n'est secret pour lui dans tout cet Univers,
Et pour lui nos destins sont des livres ouverts.
Moi-même, ainsi que vous, je ne pouvais le croire :
Mais sitôt qu'il me vit, il me dit mon histoire,
Et je fus étonné d'entendre les discours
Des traits les plus cachés de mes jeunes amours.

Pierre Corneille, L'Illusion comique

——