Leçons de niveau 15

Sociologies contemporaines/Le renouveau de la sociologie libérale

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Le renouveau de la sociologie libérale
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Chapitre no 3
Leçon : Sociologies contemporaines
Chap. préc. :La pensée structuraliste et marxiste en Europe
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Le marxisme analytique illustre à merveille une orientation assez récente de la sociologie contemporaine : l'essor des approches d'inspiration individualistes ou utilitaristes, dont certaines possèdent une connotation libérale certaine (bien que souvent les auteurs s'en défendent). Cette progression ne va pas sans entraîner des résistances (Caillé, Latouche, ...). Sans vouloir entrer dans le débat, il faut remarquer qu’il s'inscrit à l'intérieur de deux problématiques très différentes, bien qu'interdépendantes sur de nombreux aspects :

  • La première est celle qui tourne autour du débat épistémologique entre holistes et individualistes. Devons-nous considérer les totalités sociales comme des choses réelles, dont les propriétés et les actions sont déterminées par des phénomènes globaux qui se produisent au même niveau qu'elles, ou devons-nous au contraire les considérer comme de pures constructions intellectuelles, et dans ce cas les propriétés que nous observons au niveau macrosocial ne sont que le résultat de l'agrégation de comportements individuels ? Cette problématique pose comme nous pouvons le constater deux problèmes. D'une part elle renvoie au débat séculaire entre l'idéalisme et le matérialisme sur lequel Marx avait pris une proposition bien tranchée, pour lui le monde matériel (les sentiments et les idées étant inclus) existe indépendamment des représentations que l’on peut s'en faire. Proposition qui fait encore aujourd’hui l’objet d'un débat. À titre d'exemple, John R. Searle défend cette conception matérialiste contre certains adeptes du courant des constructivistes qui affirment la coexistence de plusieurs réalités. D'autre part, elle renvoie au problème du déterminisme et de la finalité : l'action individuelle est-elle déterminée par des contraintes qui émanent de la totalité sociale ou par l'individu ?
  • La seconde problématique est celle qui entoure la rationalité. Dans quelle mesure peut-on dire qu'un comportement est rationnel. Tout comportement est-il rationnel ? Comment opérer la distinction entre normes et rationalités ? Peut-on dire qu'un comportement est systématiquement motivé.

À priori ces deux problématiques paraissent indépendantes. En fait, il n'en est rien, car affirmer que la totalité prime sur l'individu revient à supposer que tous les comportements ne sont pas rationnels. En effet, si la totalité est autonome, elle exerce nécessairement une contrainte sur l'individu indépendamment de sa volonté. Par exemple, un appareil idéologique d'État fonctionne selon une logique à laquelle les individus ne peuvent se soustraire. Mais la question centrale demeure la suivante : comment peuvent-ils fonctionner selon une certaine logique (comme une logique issue du mode de production), alors qu’ils n'ont pas à proprement parler « d'intentionnalité » ? D'autre part, il faut en théorie que le groupe exerce une contrainte sur les individus, ce qui pose le problème de la coercition. Affirmer le primat de l'individu sur la totalité revient alors dans bien des cas à s'instituer comme un défenseur d'une position idéologique libérale.

Cependant, s'il est vrai que la problématique de la rationalité se rattache au débat entre individualistes et holistes, elle peut suivant certaines orientations théoriques en être indépendante. Dans la sociologie de Gabriel Tarde par exemple, en dépit du fait qu’il n'y a pas de primat de la totalité sur l'individu, le comportement n’est pas nécessairement celui d'un individu rationnel. Il obéit à une logique beaucoup plus complexe qui dérive des interactions de co-présence et qui se construit à travers des mécanismes d'imitation et à travers la répétition de certains phénomènes. De même, les approches en termes de circuit conduisent à des résultats théoriques à peu près similaires. Les interactionnistes symboliques montrent quant à eux que le rapport entre les groupes et les individus se ramène d'avantage à une somme d'effets simultanés et réciproques, qu’à une détermination unilatérale. Les interactions individuels se cristallisent alors au niveau institutionnel dans des règles qui ont une inertie temporaire. Mais ces règles ne deviennent contraignantes qu’à partir du moment où elles sont actualisées dans l'interaction.

Cette problématique sera reprise par Michel Crozier et Erhard Friedberg dans leur théorie de l'acteur stratégique. En cherchant à comprendre d'où proviennent les blocages dans les grandes bureaucraties françaises, ces deux auteurs sont amené à recentrer leur analyse sur la dimension individuelle dans les organisations. Mais alors que les théoriciens de l'entreprise avaient pris pour habitude d'étudier les organisations dans leur globalité en présupposant la cohésion organisationnelle, Crozier et Friedberg renversent cette perspective (même s'ils ne sont pas les premiers à le faire, Anselm Strauss s'y était déjà appliqué), pour eux l'organisation est un construit contingent qui se heurte sans cesse aux contradictions entre les intérêts des acteurs qui tendent à le désunir. Cette contradiction fait de la vie organisationnelle un lieu de rencontre entre des acteurs mus par une rationalité limitée (Herbert Simon) qui agissent de façon stratégique en fonction des opportunités qui s'offrent à eux. Ces stratégies visent généralement à acquérir un maximum de pouvoir, mais elles ne sont pas forcément dirigées vers la recherche de positions institutionnelles plus élevées. Car selon Crozier et Friedberg, la plupart des relations de pouvoir entre les acteurs s'inscrivent dans la construction quotidienne de l’ordre organisationnel. En essayant de se soustraire aux ordres, en profitant de l'indétermination laissée par les zones d'incertitudes, en bénéficiant des avantages de leur position (par exemple le marginal sécant qui se situe à la croisée de plusieurs groupes peut « monnayer » l'information dont il dispose pour obtenir un gain de pouvoir), non seulement les acteurs entrent sans cesse dans des conflits de pouvoir, mais de plus ils tentent de redéfinir les règles du Jeu organisationnel. Par conséquent, les règles dans cette configuration ressemblent autant à des ressources qu’à des contraintes, elles sont à la fois le produit du Jeu dans lequel se déroulent les négociation entre les acteurs et le cadre dans lequel ce Jeu pourra être redéfini et renégocié.

Avec Crozier et Friedberg, l'interdépendance entre les stratégies individuelles et la structure institutionnelle devient donc un des points centraux de l'analyse sociologique. Mais leurs analyses contiennent deux limites. Premièrement, leur modèle de l'acteur individuel peut paraître relativement incomplet, en effet, les stratégies individuelles semblent surpasser toutes formes de valeurs, l'acteur devient un être désincarné, astreint de toute composante normative, émotionnelle et identitaire, et mû par un égoïsme forcené. Or, à l'épreuve des faits, cette vision, sans être complètement démentie, nous paraît réductrice. Certains auteurs soulignent d'ailleurs l'importance des facteurs identitaires qui sont à l’œuvre dans les organisations (Sainsaulieu) et le rôle des valeurs et des accords (Boltansky et Thévenot). L'organisation paraît également être un lieu de solidarité et de relations amicales. Deuxièmement, en restreignant l'analyse à la dynamique des jeux entre acteurs, il y a deux difficultés qui apparaissent : Comment mettre en évidence les interactions entre acteurs ou des répercussions des actions individuelles, qui ont lieu en dehors de ces jeux ? Et si l'organisation est contingente, comment comprendre que les mêmes structures organisationnelles se reproduisent en différents endroits ? L'individualisme méthodologique de Raymond Boudon semble apporter des réponses intéressantes à ce genre de questions. Sur le fond, il paraît d'ailleurs englober l'analyse en termes d'acteur stratégique puisque le Jeu n'est qu'un type particulier de système d'interactions. En outre, il permet d’aborder certains phénomènes que l'analyse de l'acteur stratégique ne fait que survoler.

  1. Tout d’abord, il offre une image plus réaliste de l'acteur individuel. L'Homo sociologicus que Raymond Boudon essaie de définir est un être complexe, à la fois déterminé par des valeurs et des intérêts, et agissant selon une certaine rationalité. S'il n’est pas un automate guidé par des valeurs prédéterminées, ce n’est pas non plus nécessairement un maximisateur avide de pouvoir et de profit. Raymond Boudon le situe dans cet entre-deux, entre rationalité individuelle et détermination culturelle. Par exemple, s'il est incontestable que l'acteur inséré dans un système fonctionnel occupe des rôles, la variance entre les rôles et l’existence de sous-rôles font qu’il n’est pas contraint de les exécuter mécaniquement.
  2. Deuxièmement, à travers l'étude des systèmes d'interaction, Raymond Boudon en montrant l’existence d'effets pervers (résultat non intentionnel de l'agrégation d'actions intentionnelles) fournit un cadre explicatif à la création de certaines normes et règles sociales. L’idée est que les acteurs confrontés à des effets pervers mettent en place un cadre normatif pour les contourner. Par exemple, le paradoxe de l'action collective de Mancur Olson n'est qu'un cas particulier d'effet pervers. Chacun des participants à une action collective agit suivant une intention personnelle (travailler le moins possible) et il en découle une suspension de la production du bien public. Cela oblige les acteurs à mettre en place des structures d'incitation ou à bloquer l'accès au bien public (ce qui revient à le privatiser). Comme le fait remarquer Boudon, « le passage d'un système inorganisé à un système organisé est souvent dû à la volonté manifestée par les agents sociaux d'éliminer des effets émergents indésirables. » (1997, p. 120). Cette idée clé de la pensée de Boudon est lourde de conséquence. Elle implique que les acteurs vont être capables de se mettre d'accord mutuellement pour transformer l'organisation collective. Si on traduit en terme systémique, cela revient à dire que le système est capable de s'auto-organiser, de définir ses propres règles d'organisation en fonction d'une certaine finalité. Le problème central que d'autres auteurs souligneront va toutefois être de savoir : 1. À qui revient l'autorité d'organiser le système (délégation ou imposition du pouvoir) 2. À qui va profiter cette organisation. Comme le montre Bourdieu, l'organisation de l'action collective consécutive à la mise en place de règles communes favorise souvent ceux à qui revient le pouvoir de les édicter et de les légitimer, c'est-à-dire ceux qui tentent par ces règles de maintenir leurs positions dominantes et d'accumuler du capital. Une fois cette organisation en place ils vont mettre en place des stratégie de défense de leur position (surévaluation de leur capital symbolique, définition des règles du jeu, exclusion des contestataires, etc.) 3. Comment mesurer, communiquer et définir l’existence des effets émergents ou des externalités. Notons sur ce point qu’il y a un enjeu très net dans la dissimulation des externalités ou des effets pervers (qui peut d'ailleurs être inconscient lorsqu'on se ment à soi même), puisque bien souvent, lutter contre les effets pervers demande un investissement important. C'est le cas dans le masquage de la pollution intentionnelle.

En réalité, il existe presque toujours des conflits de finalité entre différents types d'organisation possibles. Ce qui implique que certains vont contester le type même de l'organisation qui produit les effets pervers, remettant ainsi en cause les acquis de ceux qui en profitent (Bourdieu, 2001). Par conséquent, la légitimation de l'organisation du système social supposera la mise en place d'une idéologie qui légitime de manière théorique l'organisation du système et qui fournit aux individus les moyens d'assimiler cette théorie, c'est-à-dire qui donne suffisamment de ressources intellectuelles aux acteurs (langage, valeurs, raisonnements, méthodes, ...) pour que d’une part cette organisation puisse perdurer (donc que les effets pervers soient limités dans leurs conséquences) et que les acteurs puissent se coordonner, et que d’autre part, ils soient capables d'intégrer l'idéologie ou le système de valeurs (Berger et Luckmann, 1967). Nous voyons ici comment la pensée de Boudon permet d'éclairer certaines propositions marxistes sur l'idéologie et sur la reproduction sociale, comme celles d'Althusser.