Leçons de niveau 15

Sociologies contemporaines/L'évolution de la sociologie américaine

Une page de Wikiversité.
Aller à : navigation, rechercher
Début de la boite de navigation du chapitre
L'évolution de la sociologie américaine
Icône de la faculté
Chapitre no 1
Leçon : Sociologies contemporaines
Retour auSommaire
Chap. suiv. :La pensée structuraliste et marxiste en Europe
fin de la boite de navigation du chapitre
Icon falscher Titel.svg
En raison de limitations techniques, la typographie souhaitable du titre, « Sociologies contemporaines : L'évolution de la sociologie américaine
Sociologies contemporaines/L'évolution de la sociologie américaine
 », n'a pu être restituée correctement ci-dessus.

L'évolution de la sociologie américaine[modifier | modifier le wikicode]

La sociologie après la seconde guerre mondiale a connu des développements importants aux États-Unis, la tendance a été marquée comme ailleurs par un triple mouvement : l’insistance sur le caractère actif et réflexif des conduites humaines, le rôle fondamental qui est accordé au langage et aux facultés cognitives, et, enfin, la reconnaissance du déclin des philosophies « empiristes » des sciences de la nature (Giddens, 1984). Mais cette évolution est venue s'inscrire dans un paysage sociologique présent de longue date, nous en retraçons les grands traits.

La sociologie connaît aux États-Unis dans les années 1920 et 30 un envol institutionnel important avec le développement de l'école de Chicago qui va s'intéresser principalement à l'étude des communautés écologiques, et aux conséquences de l'urbanisation et de l'industrialisation. Elle étudie par exemple le nomadisme ouvrier, la délinquance, les gangs, les groupes de jeunes, etc. Ces études sociologiques sont souvent liées à un certain interventionnisme social (collaboration avec les pouvoirs publics) et elles utilisent abondamment la monographie (technique d'enquête développée en France par LePlay à la fin du XIXe siècle).

L'école culturaliste[modifier | modifier le wikicode]

Deux autres courants vont émerger durant la même période, l'école culturaliste et le mouvement des relations humaines, dominé par la personnalité d'Elton Mayo. L'école culturaliste, qui prend son essor dans l'université de Columbia va se constituer à partir du croisement des travaux de psychanalystes (A. Kardiner) et d'anthropologues (R. Benedict, R. Linton, M. Mead). Ces analystes accordent à la culture le statut d'élément explicatif majeur dans le fonctionnement des sociétés. Malgré la complexité qu’il y a à définir la culture, la plupart des anthropologues s'accorderont sur les points suivants :

  1. la culture est le produit d'un apprentissage,
  2. elle est déterminé par l'environnement historique, biologique et historique des hommes,
  3. elle est structurée,
  4. elle comporte plusieurs facettes
  5. elle est dynamique,
  6. elle est variable,
  7. elle est le support de régularités,
  8. elle est l'instrument qui permet d'ajuster les comportements à l’ordre social global.

Partant de ces fondamentaux, les culturalistes orientent leurs recherches vers différents thèmes : les institutions (primaires comme la famille, le mode d'alimentation, etc., et secondaires comme les religions, le système politique, etc.), les rapports entre la culture et la personnalité de base, domaine qui, avec les travaux de Margaret Mead, servira à mettre en évidence la plasticité des comportements et des rôles possibles entre différentes sociétés. Combinée à la sociologie, ces travaux vont mettre en évidence le pouvoir explicatif d'une approche en termes de culture si on l'applique aux communautés culturelles (villages, quartiers, villes, etc.) et la possibilité d’en déduire la logique de fonctionnement de la société dans son ensemble. Les culturalistes s'intéresseront alors aux cultures de classe, aux phénomènes religieux (Lynd), aux valeurs et à leurs transformations, à l'importance des statuts et des rôles (Ralph Linton), aux nouvelles cultures, etc. Le courant culturaliste se prolongera avec certains travaux en sociologie de la communication (vus plus haut).

Les théories fonctionnalistes[modifier | modifier le wikicode]

À partir des années 1940, se profile une synthèse entre les courants culturalistes, les théories fonctionnalistes, la théorie des systèmes et la cybernétique. Cette tendance prend naissance au départ dans le courant du fonctionnalisme absolu (primat de la société sur l'individu) développé par des anthropologues comme B. Malinowsky, A. Radcliffe-Brown et C. Kluckhohn, puis atteindra son point culminant avec la synthèse parsonienne (vue plus haut). La théorie parsonnienne va poser une empreinte indélébile sur la sociologie américaine, en réconciliant dans une même vue les théories culturalistes, les théories fonctionnalistes, la systémique sociale et les grands courants de la sociologie européenne (Weber, Durkheim); elle devient le passage obligé de la plupart des développements théoriques qui naîtront par la suite aux États-Unis, même ceux qui, comme c’est le cas pour les ethnométhodologues, ne cesseront d’en souligner les imperfections (Garfinkel rédige sa thèse sous la direction de Parsons). Après Parsons toutefois, le structuro-fonctionnalisme se prolonge dans diverses directions. Merton le fait dériver vers un fonctionnalisme de moyenne portée. Les principaux points en sont :

  1. Une réévaluation de la notion de fonction en insistant sur la pluralité fonctionnelle (des usages peuvent être fonctionnels pour certains groupes et ne pas l'être pour d'autres, d'où l’existence possible de conflits au sein d'une même société), le rejet du postulat de fonctionnalisme universel (les éléments sociaux standardisés n'ont pas forcément une fonction positive).
  2. Adhésion au postulat de nécessité : certaines fonctions sont nécessaires à la vie de la société, certaines formes culturelles sont nécessaires pour réaliser ces fonctions.
  3. La distinction entre fonctions manifestes (résultats voulus en pleine conscience par les individus) et fonctions latentes (involontaires et inconscients).
  4. Le rattachement de la notion de frustration relative à la distinction entre groupe objectif et groupe de références.
  5. Les dysfonctionnements sociaux liés à la pluralité des rôles.

La systémique sociale[modifier | modifier le wikicode]

En dehors des frontières des États-Unis, la sociologie américaine connaîtra également certains prolongements orientés vers la systémique sociale. Nicklas Luhmann par exemple, un sociologue allemand, en s'inspirant des systèmes auto-référents qui se situent au carrefour de la biologie (Varela et Maturana), de la cybernétique (Wierner) et des théories de l'information (Shannon), tente de reconsidérer la problématique de la différenciation et de l'intégration des systèmes sociaux. Ceux-ci sont définis comme des systèmes autopoïétiques capables de déterminer leur propre structure et de façonner la différence entre eux-mêmes et leur environnement. Ils possèdent en outre un mode de communication propre qui fonctionne grâce à un code binaire (argent : payer/ne pas payer, pouvoir : obéir/ne pas obéir ...). Cet ensemble communicationnel permet à chaque sous-système de s'observer, d'observer son environnement et éventuellement de s'améliorer. Cette amélioration passe aussi par une réduction de la complexité. À la fin de sa vie, Luhmann consacrera une rupture épistémologique avec la philosophie des lumières. Son orientation constructiviste l'amène en effet à prêcher pour le relativisme dans les sciences. Selon lui, la récursivité des relations réciproques d'observation font de la connaissance et de l'observation, des processus empiriques eux-mêmes analysables. Si bien qu'aucune science sociale ne peut revendiquer le monopole de la connaissance. En France, une idée un peu similaire sera développée par Edgar Morin et par les courant qui pensent l'Homme en termes de complexité.

L'interactionnisme symbolique et l'ethnométhodologie[modifier | modifier le wikicode]

Enfin, deux autres courants majeurs sont nés après la seconde guerre mondiale aux États-Unis. L'interactionnisme symbolique et l’ethnométhodologie. Les théoriciens qui se rattachent au courant interactionniste, malgré leur divergences, s'entendent généralement sur certains points fondamentaux qui constituent la base de toutes leurs recherches :

  1. La production d'une identité individuelle ou sociale se forge au contact d'autrui, plutôt que sur les seuls contacts individuels (Georges H. Mead),
  2. Les individus ne subissent plus les faits sociaux, ils les produisent, l’ordre social est le résultat d'un processus (Strauss),
  3. La vie en groupe et l'action collective prennent sens grâce à une interaction préalable, les acteurs développent ou acquièrent une compréhension semblable des situations.
  4. Pour étudier les points de vue et les représentations des acteurs, il faut pratiquer l'observation in situ,
  5. L'ordre social est le résultat de négociations, de stratégies de positionnement, de jeux sociaux, où les acteurs utilisent les règles en fonction de leurs intentions, souvent en les détournant de leur finalité première (Goffmann), etc.

L'interactionnisme a connu un succès important en France, à tel point que les méthodes d'observation et de construction théorique sur lesquels les auteurs américains réfléchissaient ont souvent été suivies au pied de la lettre. L'ethnométhodologie enfin, fortement inspirée de la sociologie phénoménologique va durablement marquer la sociologie américaine (et européenne) en opérant un renversement radical avec la sociologie classique. Comme nous l'avons fait remarquer, une des caractéristiques de la sociologie au cours du XIXe siècle et du XXe siècle est la tendance vers une institutionnalisation croissante et une séparation de plus en plus importante vis-à-vis de l’objet d'étude. La sociologie tend vers un professionnalisme croissant et éloigne de plus en plus les profanes de la possibilité de la pratiquer. Garfinkel rejette purement et simplement cette perspective. Il n'y a pas selon lui de coupure nette entre la sociologie profane (ensemble des raisonnements sociologiques pratiques utilisés par les acteurs pour comprendre leur environnement) et la sociologie professionnelle. En effet, la construction du monde social est rendue possible par des savoir-faire, des procédures, des règles de conduites dont le sociologue n'a pas le monopole en termes de connaissance. Les acteurs sont donc les premiers sociologues, notamment par le fait de la réflexivité du langage; en communiquant sur le monde, ils décrivent le monde et le mettent en forme (d'où l'insistance des ethnométhodologues sur le langage). Cette idée a semble-t-il été inspirée à Garfinkel au contact des philosophies de Wittgenstein et de Merleau-Ponty. Le monde social est ordonné selon des procédures, des méthodes, des connaissances que les acteurs partagent d'un commun accord, selon un sens commun. L'ethnométhodologie en fin de compte redonne ses lettres de noblesses à une sociologie active qui apprend en se confrontant au terrain, et non pas forcément en fonction de méthodes ou d'intentions prédéterminées.

Si la sociologie américaine a dominé la sociologie européenne après la seconde guerre mondiale (elle sera introduite en France par des sociologues partis se former là-bas : Crozier, Touraine, Boudon, Morin, ...), au cours des années 1980 et 90, le pôle tend à se déplacer lentement vers l'Europe, et le « boom » intellectuel des années 1950 et 60 laisse place à des recherches plus encadrées. Cependant en ce début de XXIe siècle, elle semble s'être engagée dans une nouvelle dynamique qui prend trois directions complémentaires : la sociologie des genres, la sociologie historique et la sociologie économique.