Recherche:Le sport travailliste et le pacte germano-soviétique

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Travail de recherche : Le sport travailliste et le pacte germano-soviétique

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Le développement qui suit s’efforce d’aborder une question historique délicate à travers la méthodologie micro-sociologique de l’histoire de vie d’un acteur jusqu’ici anonyme.

Mots-clefs : histoire de vie – USGT – SFIC – presse sportive – collaboration – commissions d’épuration.

La Fédération sportive et gymnique du travail (FSGT) est née en 1934 de la fusion de la Fédération du sport travailliste (FST) créée en 1921 à l’initiative de la Section française de l’internationale communiste (SFIC) et de l’Union des sociétés sportives et gymniques du travail (USSGT) créée deux ans plus tard à l’initiative de la Section française de l’Internationale ouvrière (SFIO). Sous la coprésidence de Marane (FST) et de Poggioli (USSGT), elle est dirigée par une commission exécutive de 20 membres issus à part égale de chaque organisme fondateur. Les postes de secrétaires permanents, dont le rôle est capital, sont répartis équitablement : Delaune et Mension pour les communistes, Guillevic et Roche pour les socialistes. Suite au décès d’un membre de cette dernière tendance, celle-ci propose en 1938 d’ouvrir la direction à un commissaire apolitique. L’heureux bénéficiaire en fut un jeune sportif de la banlieue rouge, André Le Guellec.

Un fils de la banlieue rouge[modifier | modifier le wikicode]

Né à Saint-Ouen en 1910 et venu à Argenteuil à l’âge de cinq ans, André Le Guellec y passe toute sa jeunesse entre Champioux et Marais avec son jeune frère Maurice. Si ses parents déménagent trois fois, ils ne s’éloignent jamais de plus d’un demi-kilomètre de l’usine d’aviation La Lorraine où son père est chef d’équipe depuis 1915. Il y passe ses loisirs à jouer avec les autres enfants du quartier dans un terrain vague d’où s’envolent aussi les cages à poules de Farman[1] et assiste au premier vol de l’autogyre de Cierva[2] en 1924, année où il entre à la Lorraine comme apprenti-ajusteur. Il y découvre alors le football auquel il consacre ses week-ends et passe son CAP en 1927. Sa vivacité d’esprit le fait remarquer et affecter en 1929 au laboratoire pour seconder un ingénieur qui s’efforce d’accélérer la nitruration des aciers par ultrasons. Le protocole réduit bien bien des ¾ le temps nécessaire à l’opération mais le brevet sera racheté par un fournisseur ... qui le gardera dans ses tiroirs car il remettait trop en cause sa logistique industrielle. De là naissent les premiers doutes d’André sur l’éthique d’une société technologique à laquelle il avait adhéré sans réserves jusqu’ici par culture familiale. Industriel à la retraite, il était encore qualifié d’anarcho-capitaliste par ses pairs du Lion’s !

Le service militaire arrive à point pour le distraire de cette déception. Mais c’est quand même à la Lorraine qu’il retourne en 1931, dans l’atelier de son père, pour s’initier cette fois à la soudure autogène dont il passe le brevet professionnel en juin 1933. Ce succès le rend euphorique et il se distingue le week-end suivant en frôlant la ligne des 7 mètres au saut en longueur. Le Stade Français le recrute alors ; membre d’une équipe deux fois championne de France, il découvre la jeunesse de la bourgeoisie parisienne, les voyages en 1° classe, les séjours dans les palaces de province ... et un nouveau métier : attiré par sa faconde, un assureur l’embauche. Commence alors une nouvelle vie[3] et revenir à Paris le soir pour l’entraînement devient une telle corvée qu’il rejoint la Jeunesse Sportive d’Argenteuil, un club travailliste. A travers ces deux clubs, son palmarès athlétique est impressionnant :

  • 2 fois champion et une fois vice-champion de Paris toutes fédérations
  • 2 fois champion de France par équipe
  • 5 fois champion de Paris FSGT
  • 7 fois champion de France FSGT
  • recordman FSGT longueur, 110 haies et 4x100

En 1936, il est sélectionné pour les Olympiades populaires de Barcelone, organisés en contre-point de ceux de Berlin. Dès l’arrivée de la délégation, éclate l’insurrection franquiste et il rentre en France 15 jours plus tard avec pour seule performance l’attaque d’une boulangerie militaire où un jeune sportif français fut gravement blessé. L’année 1936 est aussi marquée par d’autres événements et après les grèves il adhère à une organisation du Front Populaire : Les Jeunes. Il reconnaît volontiers que ce groupe animé par Jacques Duboin développait une réflexion plus économique que politique : après la mécanisation rurale qui précipitait dans les villes les ouvriers agricoles au chômage, leur mentor s’inquiétait d’une mécanisation industrielle comparable ; alors le chômage fera un bond prodigieux et il n’y aura pas de reconversion possible pour la majorité des hommes. Il faudrait inventer une économie distributive s’apparentant plus ou moins au communisme ; dont l’échec est évident et là sera le vrai problème.

La commission exécutive de la FSGT[modifier | modifier le wikicode]

Agé de 28 ans en 1938, sa carrière sportive associée à son bagout de banlieusard lui assurent un bon profil de jeune dirigeant et son engagement dans un organisme, certes modéré, du Front en fait un apolitique très fréquentable par les socialistes. Son statut de conseiller sportif de la municipalité communiste d’Argenteuil laissant par ailleurs des espoirs de récupération à l’autre moitié de la Commission exécutive, son élection ne souffrira guère de discussion. Mais ceux qui ont provoqué sa venue vont vite déchanter et pendant l’année où il siégera, il ne sera jamais l’otage des uns ou des autres : il reconnaît même y avoir utilisé son statut très particulier en négociant la minorité de blocage qu’il constitue à lui tout seul chaque fois que nécessaire.

Le 23 août 1939, le pacte germano-soviétique laisse les mains libres à Hitler à l’ouest et la guerre éclate aussitôt le 2 septembre. Le 26 Daladier déclare la SFIC[4] hors la loi et le 15 octobre, une commission exécutive réduite à 5 des 22 membres - André Le Guellec, mobilisé et hospitalisé, est excusé comme beaucoup d’autres - exclut de la FSGT tout club qui se serait refusé à répudier l’accord germano-soviétique. Début décembre la fédération devient néanmoins suspecte aux pouvoirs publics qui exigent de chaque membre de la commission exécutive, de chaque comité régional et de chaque club une reconnaissance signée de la décision du 15 octobre sous peine de dissolution. Les représentants des provinces sont convoqués à une Conférence nationale le 31 décembre et 26 commissaires et mandatés ratifient ce texte, excluant onze commissaires[5] absents à la commission du 15 octobre et qui s’y sont opposés après coup La FSGT se démarque d’un PCF suspect de contribuer à la 5° colonne et en avertit le Ministère : à lui de veiller à ce que les exclus ne trouvent pas refuge auprès d’une autre fédération.

Cette conférence, dont André Le Guellec, encore hospitalisé, est absent malgré son nom porté au compte-rendu, ne comprend plus de membres de l’ex-FST Et après l’Armistice, sous la présidence de Poggioli, les permanents qui gèrent de fait le sport travailliste devant les difficultés réelles pour réunir la CE sont l’émanation de cet ostracisme : Guillevic et Roche au plan national, Goujon et Gorget au plan francilien. Cette gestion pour le moins ambiguë n’est pas exempte de reproches : dès décembre 1940, l’arrestation de Delaune n’est pas étrangère aux démarches de Guillevic pour démarquer la FSGT d’un article du premier paru le 25 octobre dans Le Matin, article qui pouvait porter préjudice à l’institution. Et la fédération travailliste sera la seule fédération sportive à approuver la Charte des Sports par une déclaration publique dans l’Auto le 10 avril 1941. La courageuse circulaire Sportifs en France diffusée par Mansion, quelques jours avant la rupture du pacte germano-soviétique et qui fut à l’origine du mouvement dissident Sport Libre sera condamnée dès le 20 juin par Roche et la direction de l’USGT qui l’estimaient dangereuse pour la pérennité fédérale : juste deux jours avant le début l’invasion allemande de la Russie qui marque la rupture du pacte ! Comble du paradoxe, ces dirigeants qui ont condamné le pacte germano-soviétique parce qu’il a permis à Hitler de nous envahir l’esprit tranquille, sont condamnés après sa rupture à donner des gages de bonne volonté à l’occupant et à ses sbires pour assurer la survie de leur institution. Mais les communistes sont trop souvent la cible de ces gages et, dans ces moments où les choix furent difficiles, certains ont peut-être dépassé la ligne jaune. Et plus particulièrement à partir du printemps 1942.

Entretemps la FSGT est redevenue USGT, le régime de Vichy ne tolérant les groupements multisports et affinitaires que sous le vocable d’Union ; ce qui autorise certains militants du PCF à considérer encore aujourd’hui qu’il ne s’agit plus que de l’organisation socialiste antérieure à la fusion de 1934. Le 14 février, après avoir été reçue la veille à l’ambassade d’Allemagne, elle participe à la fête sportive organisée au Vel d’Hiv par le journal Jeunesse du Parti Populaire Français de Jacques Doriot. Et devant le succès remporté récidive le 18 avril à Coubertin. Le 19, Joseph Pascot accède à la direction des sports et l’USGT lui envoie le lendemain même une lettre de félicitations et d’allégeance. Un mois plus tard, Marcel Déat répond à cet acte de bonne volonté en publiant le panégyrique de la fédération dans l’Œuvre. Le club sportif de la publication vichyssoise adhère d’ailleurs peu après à l’USGT qui organise les 28 juin et 4 juillet deux rencontres sportives à Vaugirard avec le patronage de l’Essor, organe des jeunes du Rassemblement national populaire (RNP) du même Déat. Le 6 juillet enfin, le comité de la région parisienne choisit une personnalité du R.N.P, Martin, comme secrétaire-adjoint. Mais l’USGT va encore plus loin l’année suivante : elle adhère, le 8 mai 1943, à la Ligue de la Pensée Française dont deux de ses membres deviennent administrateurs ; et elle intègre deux semaines plus tard le Front Social du Travail.

C’est cette collaboration bien établie qui donne aux exclus de 1939 de bonnes raisons d’occuper en pleine insurrection dès le 21 août 1944 le siège de la Fédération déserté par ses permanents - qui se sont auto-licenciés trois jours plus tôt avec quatre mois d’indemnités - et de convoquer à la Mutualité le 9 septembre une assemblée générale extraordinaire. Celle-ci, constituée en commission d’épuration de la FSGT exclut ceux qui ont ratifié (le 31 décembre 1939) les exclusions prononcées contre les camarades .... et qui ont ainsi ... favorisé le travail de désagrégation de la 5° colonne. Le compte-rendu officiel signé de Charles Le Mansois exclut André Le Guellec et le comité de la région parisienne ayant donné son accord, la commission exécutive fédérale ratifie cette décision : une lettre recommandée du 12 janvier 1945 avertit celui-ci qu’il est condamné sans avoir pu présenter sa défense. Mais le plus dangereux pour lui reste d’être dénoncé dans ce compte-rendu comme « kollaborateur » pour avoir été journaliste sportif et ce titre avoir à contribué régulièrement à la presse nazie.

Journaliste sportif sous l’Occupation[modifier | modifier le wikicode]

En effet quand André Le Guellec est libéré de ses obligations militaires l’essence est devenue denrée rare, les automobiles ne roulent plus ... et le métier d’assureur ne fait plus recette. Ne retrouvant pas son poste, il profite de ses relations sportives pour se faire embaucher à l’Echo des sports - journal né en 1904 - dont le sous-titre porte l’unique journal français parlant exclusivement de sport. Car, si le prestigieux Auto n’hésite pas à se faire le relais de la propagande de l’occupant, le très modeste Echo apparaît - encore aujourd’hui - comme le plus neutre de tous ces périodiques. Son patron, Bardel un ancien des Croix de Feu, refuse de pactiser avec l’occupant et préférera saborder sa publication fin 1942 plutôt que de publier les communiqués de guerre allemands. En dépit de multiples pressions, il résistera jusque là, se limitant à rapporter dans ses trois parutions hebdomadaires les maigres événements sportifs qui se déroulent le soir en semaine ou le dimanche après-midi. Il faut parfois tirer sur le rédactionnel pour remplir les colonnes et le métier ne nourrit pas son homme. Mais Le GUuellec, qui doit trouver des revenus complémentaires dans la journée, reconnaît que, ce métier, il aurait payé pour le faire : il appose avec délices sa signature au bas des articles, rêve inespéré pour un petit ajusteur de banlieue. Et à l’occasion de ce travail nouveau pour lui, où il navigue de la boxe au basket, il rencontrera Raymonde, internationale de ce beau sport qu’il épousera.

Mais si l’Echo renonce, par souci d’indépendance, aux aides financières que ses concurrents perçoivent, il sous-traite pour survivre les articles de ses employés - qui couvrent tous les événements - aux autres publications ; et la page sportive de La France au Travail lui doit l’essentiel de ses colonnes. Et si Bardel lui-même fuit toute convocation de l’occupant, il doit bien y missionner son personnel. Convoqué début 1942 à un dîner de presse au Lutetia, il charge Georges Pagnoud et André Le Guellec de cette fastidieuse corvée. Ceux-ci s’efforcent d’arriver en retard mais ont la désagréable surprise d’être attendus devant la porte par des huissiers missionnés pour placer Bardel, le seul patron de presse récalcitrant entre Abetz et Laval. Comme ils sont deux, on leur fait place puis découvrant au cours de la conversation que Le Guellec est membre de la très fréquentable USGT, les deux larrons tentent de l’enrôler ainsi que son collègue pour encadrer une organisation de jeunesse destinée à promouvoir l’Europe Nouvelle. Epouvanté par cette situation et prévoyant un engrenage incontrôlable, Le Guellec démissionne du journal dès le lendemain pour se perdre dans la foule. C’est ainsi qu’il ne couvrira pas les événements sportifs organisés par l’USGT au bénéfice des jeunes du RNP les 28 juin et 4 juillet 1942.

Son collègue Pagnoud n’a pas les mêmes états d’âme. Resté dans le journalisme sportif jusqu’à la Libération il sera installé à la tête des sports de Miroir Sprint et de Ce soir avec l’aval des censeurs de la FSGT Ce qui incite André Le Guellec à se demander encore si tout cela justifiait bien une exclusion et si celle-ci n’est pas plutôt liée à l’aide qu’il a implicitement apporté aux commissaires socialistes en ne s’opposant pas, par son abstention forcée, à la condamnation du pacte germano-soviétique ; le journalisme ne serait qu’un mauvais prétexte, faute d’autres chefs d’accusation. Il n’a pas de mal, preuves en mains, à démontrer à ses juges le 20 novembre 1944 son absence aux réunions du 15 octobre et du 31 décembre 1939. Mais solidaire sur le fond, il n’hésite pas à prendre la défense des décisions prises en ces occasions : les pouvoirs publics ayant imposé cette contrainte aux associations c’était : signer ou être dissous ... si nous ne l’avions pas fait, vous n’auriez pas l’occasion de vous asseoir maintenant aux places qui vous restaient dues ... et d’y trouver des clubs, des cadres, des installations sportives et des adhérents ... vous avez fait arrêter Roche ; huit jours après il était relâché après avoir réduit toutes vos accusations à néant. Certes il a fallu que nos camarades rusent et composent avec le gouvernement et avec l’occupant. C’était une nécessité pour le sport travailliste et cela n’implique pas qu’il y ait eu compromission.

Portrait d’un « collaborateur »[modifier | modifier le wikicode]

L’histoire de ce dirigeant mérite donc d’être confrontée à la rigueur d’un procès peut-être un peu hâtif. Appelé le 2 septembre 1939 dans la Marne au 306° R.I., le sergent Le Guellec est blessé au genou dès le 15 octobre ... en jouant au football. Déplacé d’hôpitaux en hôpitaux, il se re-blesse - toujours au foot ! - dès sa reprise de service et doit être opéré des ménisques le 1° juin 1940 à Reims ; il est rattrapé par les allemands à l’hôpital d’Angers huit jours plus tard. Cette bienheureuse entorse lui vaut d’être réformé à Rennes le 7 août 1940 pour blessure en service commandé et d’éviter ainsi 4 ans de [w:Stalag|stalag]]. Dès son retour à Argenteuil il apprend que son frère Maurice, suspecté de communisme et arrêté par la gendarmerie est détenu avec deux amis, Champy et Gojard, à Fort-Barreaux, bagne situé au dessus de Grenoble. Il parvient à le faire libérer le 30 janvier 1941 après avoir convaincu le sous-préfet de la "bonne foi" de son frère ; entendons par là de sa non appartenance à la S.F.I.C. André Le Guellec avoue avoir trouvé un sujet de convergence avec ce personnage trouble qui sera fusillé à la Libération par les maquis de la région grenobloise : leur commun désaveux du pacte germano-soviétique et de ceux qui n’ont pas pu ou pas voulu le dénoncer. Ils sont tous deux d’accord sur un point : tout le mal vient de là et il faut bien maintenant en gérer les dégâts, chacun à sa place et le moins mal possible.

Il n’hésite pas à pousser plus loin cet avantage et fera libérer cinq autres camarades[6] se portant personnellement garant de deux d’entre eux dont il ne peut nier l’ancienne adhésion à la SFIC C’est ainsi qu’il répond le 17 novembre 1941 à une lettre du cabinet du préfet datée du 7 : je connais Paul Berthier car il a été longtemps président de l’association sportive dont je suis secrétaire ... (je sais) depuis mon retour de guerre qu’il ne s’occupe plus de politique. (Sa vie) d’honnêteté et de travail ... vaut, je crois, que vous lui fassiez confiance. Et il s’engage encore plus loin pour Dassonville en répondant le 23 février 1942 à une lettre du 17 : (je témoigne) qu’il a abandonné ses opinions extrémistes et maintiens que je suis certain de ses sentiments pour prendre responsabilité de ses actes futurs (souligné dans le texte) au cas où vous croiriez devoir lui faire confiance ; et il confirme ses propos dans une lettre du 2 juin. Entre temps Berthier lui a coûté cher : alors que celui-ci va être libéré, son fils récemment rentré d’Allemagne et qui s’est aussi porté garant de son père, est surpris en flagrant délit de distribution de tracts communistes. Ce ne sera que partie remise mais André, son frère et les libérés récents ont cru un instant repartir pour Grenoble.

Et en gage de bonne volonté André doit accepter le 2 janvier 1942 la charge de conseiller municipal chargé des sports dans la délégation spéciale d’Argenteuil. Comme le montre une lettre du 3 mars de la même année, il y contournera la création du club unique exigée par la Charte des Sports en préconisant le respect des affinitaires et une fusion en trois unités : un club affilié aux fédérations dirigeantes, un club affilié à la F.G.S.P.F., un club affilié à l’U.S.G.T. Ainsi A.S.M.A., F.C.A. et U.S.A. se réuniront bien au sein de cette dernière, les patros trop liés à leurs paroisses opteront pour une mise en sommeil et les archives du COMA que nous avons pu consulter confirment bien la fusion des clubs travaillistes - J.S.A. et C.S.O.- et corpos au sein du Club olympique argenteuillais (C.O.A.), ancêtre du C.O.M.A qui fut un temps le premier club de la F.S.G.T.

Ainsi le premier livre de compte du C.O.A. bien le 15 avril 1942 le versement des actifs des anciens clubs auxquels s’ajoutent le 28 juin une substantielle subvention de l’[w:Office municipal des sports|O.M.S.]] qui a peut-être eu raison des états d’âme des plus hésitants. En revanche nous n’avons pu retrouver les comptes-rendus des réunions et assemblées de cette première année de fonctionnement, probablement enregistrés sur le dernier registre de la J.S.A., introuvable à ce jour. Celui du C.O.A. commence le 8 avril 1943 par une courte réunion pour remplacer le trésorier Vincent Cocito, appelé au S.T.O.; il montre le fonctionnement ordinaire d’un club qui se réorganise tout en gérant les activités courantes, d’où des réunions qui se suivent à un rythme élevé. Dès la semaine suivante, il faut mandater deux membres, Crémois et Avanti à la commission fédérale d’athlétisme à la demande de Roche et surtout remplacer le délégué permanent auprès de la délégation spéciale d'Argenteuil.

En effet ne souhaitant pas s’éterniser dans cette fonction publique suite à l’incident du Lutetia, André Le Guellec a profité d’une sombre affaire de trafic de cartes d’alimentation au sein de la délégation pour en démissionner avec panache quelques jours plus tôt. Le hasard va le mettre d’un même coup à l’abri de l’intérêt que lui ont porté Abetz et Laval au Lutetia et d’éventuelles représailles de la Préfecture : pour compléter des fins de mois souvent difficiles à l’Echo, il est aussi depuis avril 1941 chauffeur de poids lourds dans une entreprise de courtage de bois dont la Gestapo réquisitionne camion et chauffeur le 25 août 1942. Ses rapports avec le sport travailliste s’interrompent alors définitivement tant au plan national qu’au plan local. Et cet incident le dédouane a posteriori des suspicions de collaboration : l’occupant n’aurait pas mis ainsi hors jeu un fidèle serviteur. Avec Cocito en rupture de S.T.O.qui l’a rejoint comme l’atteste le 5 mai un compte-rendu du C.O.A., il attendra la fin de la guerre sur l’aérodrome de Chartres, embourbant son camion autant que possible, subtilisant chaque semaine quelques litres d’essence pour les troquer auprès des paysans contre du beurre ou de la viande qu’il fait parvenir à sa femme et ses parents restés à Argenteuil et tentant de rester vivant au milieu des bombardements.

Dès le débarquement, il emprunte une camionnette à ses indésirables employeurs pour s’enfuir avec son collègue jusqu’à Avallon où il attend le passage des troupes alliées pour revient sur Paris au mois d’octobre. Pendant ce temps à Argenteuil, où le dernier soldat allemand a été capturé 6 jours plus tôt, le conseil du C.O.A. - muet depuis le 27 novembre 1943 - se réunit le 3 septembre pour saluer le nettoyage de la F.S.G.T. survenu le 21 août et nommer Crémois et Lenoble à la commission fédérale de basket ; sollicité pour prendre la présidence Berthier se montre réticent. Mais il sera bien élu par celui du 1° octobre constitué en assemblée générale. Réinstallé dans ses mandats sportifs et municipaux, il lui reviendra d’appliquer les décisions fédérales et d’interdire à Le Guellec la porte de ce Club olympique argenteuillais que celui-ci a créé en 1942 pour préserver l’indépendance du mouvement sportif ouvrier.

Le nouveau président convoque en effet son conseil dès le 22 : l’ordre du jour porte exclusion de deux camarades du C.O.M.A. Le sigle du club est déjà modifié. Celui du C.O.M.A.C., prestigieux comité de libération de la région parisienne sous le contrôle F.T.P. du colonel colonel Rol-Tanguy et de Maurice Kriegel-Valrimont n’y est peut-être pas étranger. En application d’une réunion fédérale du 9 septembre, Leguellec et Campari, autre membre du comité de l’ex-C.O.A, sont exclus. Le cas du dernier ainsi que celui d’un autre membre du comité, Avanti, sont débattus, Berthier prenant leur défense car ils ont été dans l’obligation de prendre position. Le gouvernement obligeait toutes les organisations à se prononcer. Il se résout par discipline à rayer Campari mais demande révision de la décision et il renvoie l’exclusion d’Avanti à la prochaine Assemblée générale. Mais le 22 novembre 1945, celle-ci oublie l’affaire. En revanche le cas Le Guellec est réglé sans présentation de la moindre défense. Sa lettre à l’ex-camarade qu’il a sorti du bagne quatre ans plus tôt, fort amère, restera sans réponse. Et fin décembre 1944 sa trajectoire au sein du sport travailliste s’achève par cette ultime trace dans le livre de compte du C.O.M.A. : Remboursement culottes Le Guellec - 715 f.

Postface[modifier | modifier le wikicode]

Voilà le parcours de ce « kollaborateur » qui reprendra vite ses activités de dirigeant sportif au sein de l’U.S.A. où il animera encore personnellement l’école de football bien après qu’il soit devenu un industriel cossu. Les nouveaux dirigeants de la F.S.G.T., poursuivant globalement tous ceux qu’ils estiment être leurs adversaires, tenteront encore de lui attirer quelques ennuis devant des Commissions d’épuration autrement dangereuses que la sienne mais les libérations qu’il a obtenues et sa forte personnalité le mettront vite hors de cause. Dès 1960, je l’ai côtoyé avec son frère Maurice à l’Office municipal des sports d’Argenteuil où son passé local fut rarement remis en cause par les responsables travaillistes en dépit d’interventions parfois houleuses, voire fracassantes, de sa part.

Sur le plan professionnel, les deux frères Le Guellec lancent en 1945 dans la cave du pavillon familial une petite entreprise artisanale qui se développe à partir de 1960 avec un produit porteur, le stellitage des soupapes de moteurs : André n’a jamais oublié les heures passées dans le laboratoire de nitruration de La Lorraine. L’entreprise revendue en 1997 à la firme américaine Wall-Colmonoy comptait alors quatre unités de production : deux à Argenteuil, une à Lille (Soudanor), une à Strasbourg (Soudalest). Mais à plus 90 ans André Le Guellec, cet ex-P.D.G. formé à La Lorraine dans l’atelier de soudure de son père, restait fort nostalgique des valeurs du sport populaire.

Nous le remercions d’avoir bien voulu nous léguer des archives qui montrent à quel point il est encore difficile et risqué de porter un jugement sur une période si trouble où des attitudes ont pu s’inverser en quelques années. Ceux qui ont condamné en 1939 ce pacte germano-soviétique qui facilitait grandement l’offensive nazie sont aussi ceux qui ont ensuite collaboré pour sauver ce qui leur semblait sauvable ; et ceux qui ont refusé de le condamner au nom d’autres convictions se retrouvent cinq ans plus tard dans le rôle d’accusateurs et de justiciers. Comme nous le confiait avec nostalgie Maurice Weber, autre grand ancien dirigeant sportif argenteuillais, capitaine de l’Armée secrète et héros de la Résistance locale qui habitait à quelques centaines de mètres d’André Le Guellec : c’était tellement complexe qu’on ne peut toujours pas dire pourquoi on est tombé du bon côté ; il vaudrait mieux ne plus en reparler.

On peut certes condamner aujourd’hui - par ce que l’histoire leur a donné tort - ceux qui, ayant foi en celui qu’on appelait le Père des peuples, ont refusé de stigmatiser un acte que celui-ci avait ratifié et qui condamnait la France ; on peut certes condamner aujourd’hui - par ce que l’histoire leur a donné tort - ceux qui ont dû composer, maladroitement et parfois trop, avec l’occupant pour assurer la survie de l’institution dont ils avaient pris la charge. Les sportifs travaillistes, comme les autres, ont eu à se débattre au milieu de contradictions et la seule morale qu’on peut tirer de cette histoire, c’est que l’apolitique de service en a fait les frais. Son indépendance d’esprit et l’aura qu’il aurait pu revendiquer ultérieurement au sein du monde sportif ouvrier n’était en effet pas sans risques pour les espoirs révolutionnaires de ses anciens amis. Pour eux, et en dépit des dettes personnelles, botter Le Guellec en touche par ce qu’il se trouvait à la mauvaise place au mauvais moment, c’était bien un devoir politique. Pris de vitesse par le soulèvement de la Préfecture et l'avancée de Chaban-Delmas, Rol-Tanguy et le C.O.M.A.C. n’avaient pas pu transformer l’essai le 25 août lors de la libération de Paris ; avec la F.S.G.T. remobilisée dès le 21 Berthier et le C.O.M.A. se devaient de préserver l’avenir de la banlieue rouge en y éliminant toute concurrence dont l'orthodoxie pouvait souffrir du moindre doute.

Notes[modifier | modifier le wikicode]

  1. très proches des ULM actuels
  2. le premier hélicoptère
  3. selon ses propos : le matin chez les chiffortons de Genevilliers, l’après-midi chez la duchesse de Meldeuse dans le 16°
  4. qui deviendra PCF à la suite de la dissolution du Kominterm en 1943
  5. Chartron, Delaune, Deschamps, Glashendler, Gattegno, Marrane, Mension, Ratabour, Rousseau, Sidou et Thuillier
  6. Champy, Gojard, puis Tyssier, René Dassonville, beau-père d’Auguste Delaune et Paul Berthier, ancien conseiller municipal

Sigles utilisés[modifier | modifier le wikicode]

  • CE : Commission Exécutive (de la FSGT)
  • COA : Club Omnisports Argenteuillais (1941-1944)
  • COMA : Club Omnisports Municipal Argenteuillais (1944-20...)
  • COMAC : Comité d’action militaire ( 1 février 1944 - 28 aout 1944)
  • FSGT : Fédération Sportive et Gymnique du Travail (1934-1940/1944-20...)
  • FST : Fédération Sportive du Travail (1921-1934)
  • PCF : Parti Communiste Français (1943-20...)
  • SFIC : Section Française de l’Internationale Communiste (1921-1943)
  • SFIO : Section Française de l’Internationale Ouvrière (1905-1969)
  • USGT : Union Sportive et Gymnique du Travail (1940-1944)
  • USSGT : Union des Sociétés Sportives et Gymniques du Travail (1923-1934)

Sources[modifier | modifier le wikicode]

  • Archives et interviews d’André Le Guellec
  • Archives du COMA