Par-delà l’album : une histoire sémantique des textes de Leonard Cohen

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Introduction

Nous sommes le 22 novembre 2019 lorsque paraît « Thanks for the Dance », le dernier album de Leonard Cohen. Posthume, il alimente de facto certaines réserves et certaines critiques, qui tendent à y voir un dernier coup de dé lancé trop peu trop tard après le succès absolu de l’album précédent (« You Want it Darker »). N’en demeure, malgré les apparences, les textes qui y figurent ont eu le temps de mûrir, eux qui apparaissaient déjà dans les derniers recueils de poèmes de Cohen (dont The Flame, et The Book of Longing). Rappelons d’ailleurs, en guise d’exemple, que le poème qui donne son titre à l’album en question (« Thanks for the Dance ») paraissait quant à lui, sous une forme légèrement altérée, dans l’album « Blue Alert » d’Anéanti Thomas, en 2006. Paradigmatique de ces derniers textes, tout récemment mis en musique, cette évolution de l’écriture dans la vie du poète nous invite à considérer la manière dont ses écrits se sont établis à travers les années. Si tant est que nous nous laissions le temps de les lire, ils se révéleront, tout comme l'héritage de leur auteur, destinés au temps long de la maturation et de la conception.

Constat

Depuis la mort de Leonard Cohen en 2016, ont vu le jour l’exposition « Une brèche en toute chose », au MAC de Montréal – marquée par la contribution d’artistes vidéo et numérique ; le livre du même nom, qui, tout en revenant sur les œuvres de l’exposition, reproduit un certain nombre de poèmes et de chanson de Cohen, dont est refaite l’histoire à la lumière des vies et des anecdotes des artistes invités ; le documentaire de Nick Broomfield, intitulé « Marian & Leonard : Words of Love » – centré sur la relation du poète avec Marianne, sa muse de toujours, et, a fortiori, sur l’importance du voyage et du mouvement dans son œuvre ; puis, The Flame, son dernier recueil de poèmes, qui regroupe nombre d’extraits de carnets et de fragments, autant de signes de la genèse longue et nuancée des textes de Cohen. Au-delà de l’engouement provoqué par sa disparition, ces différentes manifestations artistiques et éditoriales pointent vers la complexité d’une œuvre qui résiste fondamentalement à cette tendance populaire et critique qui la réduit par trop souvent à la paisible totalité de quelque album ou recueil. En contrepoint, les projets mentionnés fournissent une perspective contraire, plus en nuances, qui révèle sa véritable complexité. Certes portée par un certain nombre de considérations spirituelles et religieuses qui culminent dans son avant-dernier album (« You Want it Darker ») – considérations qui l’inscrivent dans une tradition séculaire et lui donnent ainsi l’apparence de l’unité –, la production poétique et musicale de Cohen est avant tout marquée par la tension que sous-tend inlassablement l’actualisation de ces questions dans le monde contemporain. Étant donné la manière dont il est édité, nous léguant ces fragments qui jalonnent l’existence du poète, The Flame en appelle à de telles considérations, c'est-à-dire à une telle prise en compte : la manière dont les écrits de Cohen font sens entre eux et dans le temps.

Objectif

Nous entendons produire une édition et donc, une visualisation de la manière dont ont mûris les écritures de Cohen. Objets de transformations, de reprises thématiques et formelles, de retours, bref, de mouvements, elles ne sauraient effectivement être réduites à l’incarnation d’une chanson, d’un poème ou même, d’un album. À ce titre, à partir d’un échantillon constitué d’un certain nombre d'écrits rédigés à différents moments, à différents endroits et sous l’influence de différentes personnes – écrits qui auraient donc une valeur exemplaire –, il s’agit donc de montrer que l'œuvre littéraire ou bien textuelle de Cohen ne peut commencer à être véritablement appréhendée que du moment où elle est considérée dans un temps long : celui d’une vie. Autrement dit, à partir des écrits eux-mêmes, il s’agit d’observer et d’analyser la manière dont l’œuvre du poète est marquée par les rapports qu’il a entretenus avec autrui, par les aléas de l’histoire mondiale comme par ceux de sa propre histoire : celle d’une initiation spirituelle. En ce sens, nous défendons essentiellement l’idée que son œuvre, à l’instar de sa quête spirituelle – ponctuée par des influences diverses : Bouddhisme, christianisme, judaïsme, etc. – ne se donne jamais comme une, totale et définitive. Tantôt incertaine, tantôt lente ou tremblante, plutôt est-elle inlassablement reconduite dans ce mouvement et cette incertitude qu’il convient désormais de problématiser à travers une remise en question du concept de texte, auquel nous préférons celui d' «  état du texte ». Ce dernier considère effectivement la nature fondamentalement fragmentaire de toute entreprise littéraire ou textuelle, qui se voit imposer une finalité et une rigidité factice qu'après-coup, dans l'atelier du critique ou de l'éditeur : apparemment celle d'une coïncidence entre la forme sous laquelle elle est présentée et le sens qu'une telle clôture formelle sanctionne.

Paysage conceptuel

Dans la veine des humanités numériques et, plus particulièrement, de la conception qu’en défend Pierre Mounier dans son essai Les humanités numériques : Une histoire critique – où il réactualise la subjectivité de l’expérience humaine, historiquement problématisée par la tradition humaniste, dans une culture du numérique généralement associée à l’idéal logique[1] –, nous cherchons à repenser le concept de « texte »  hérité de la tradition livresque, entendu comme forme close, achevée et totalisante. À ce titre, la réflexion à l’œuvre dans notre projet d’édition repose fondamentalement sur les concepts de capta et d'æsthesis, empruntés aux travaux de la théoricienne du numérique et à l’artiste du livre Johanna Drucker. Contre le fantasme de la totalité et de la logique ici mis en question, elle nous rappelle en effet que toute forme de représentation est intrinsèquement liée à la subjectivité de sa matérialisation comme à celle de sa réception[2].

Il s’agit, ainsi, en tenant compte de ces positions conceptuelles et méthodologiques, de présenter l'œuvre du poète selon un mode de lecture qui ne soit ni linéaire ni chronologique comme tel[3]. Qu’est-ce à dire ? Qu’il s’agit, au fond, de montrer que le lien dont répond la genèse des textes de Cohen ne relève pas de l’ordre artificiellement sanctionné par l’édition livresque ou le commentaire critique traditionnel, mais relève plutôt d'un rapport essentiellement sémantique, en vertu duquel le sens s'établit, à travers les époques, les textes et les publications, dans un temps long. Montrant en cela que des textes séparés par plusieurs années constituent en fait les étapes d’un même processus de création poétique, nous montrerons, d’une part, que le principe de totalité ne résiste pas à une étude de l'œuvre qui dépasse la frontière couramment érigée par la critique entre un livre et un autre, entre une époque et une autre ; d’autre part, qu’une telle démonstration repose sur la prise en compte de la subjectivité en cause dans la réception et dans la lecture des textes de Cohen, ainsi libérés d’une logique mathématique ou historique strictement dirigée par ces mesures que sont l’année de publication et le numéro de page.

Contre l’idée de pure objectivité, notre projet se présente donc comme un effort de lecture parmi tant d’autres destiné à réconcilier différents publics[4], dont les spécialistes, les étudiants, les littéraires du dimanches ou, tout simplement, les amateurs du poète et chanteur montréalais.

Un outil, une cartographie

Afin de mettre de l’avant à la fois la subjectivité à l’œuvre dans les notions directrices de capta et d'æsthesis et la logique sémantique qu’elle vise à révéler, nous utiliserons une plateforme principale, fondée sur le principe d’open source : « StoryMap » de Knigtlab. À même de jumeler une pluralité de supports et de médiums (carte, texte, photographie, etc.), « StoryMap » est une plateforme qui nous permet effectivement de dresser une cartographie de quelque sujet et de quelque époque qui soit. Une fois la recherche sémantique effectuée, grâce à une lecture étendue du corpus poétique de Cohen, l'outil numérique nous permettra donc d’en offrir une visualisation, en dessinant une cartographie dont l’exploration sera indexée sur ces liens que tissent, parfois plus solidement et parfois plus lestement, les textes élus et unis par l’étude du sens. Nous pourrons ainsi, à partir d’un nombre donné de fragments, de chansons, de poèmes, voire même de dessins, conçus à différents endroits et moments, esquisser une histoire et donc, une trajectoire sémantique, partielle et subjective d’un certain pan de l’œuvre de Cohen.

Bibliographie

Œuvres

COHEN, Leonard, Let Us Compare Mythologies, Toronto, McClelland & Stewart, 1956.

── The Spice-Box of Earth, Toronto, McClelland & Stewart, 1961.

── Flowers for Hitler, Toronto, McClelland & Stewart, 1964.

── Parasites of Heaven, Toronto, McClelland & Stewart, 1966.

── The Energy of Slaves, Toronto, McClelland & Stewart,1972.

── Death of a Lady’s Man, Toronto, McClelland & Stewart,1978.

── Stranger Music, Toronto, McClelland and Stewart, 1993.

── Book of Longing, Toronto, McClelland & Stewart, 2006.

── The Flame, Toronto, McClelland & Stewart, 2018.

Références

DRUCKER, Johanna, « SpecLab : Digital Aesthetics and Projets », Speculative Computing, Chicago, University of Chicago Press, 2009, https://www.press.uchicago.edu/ucp/books/book/chicago/S/bo6211945.html.

FERRER, Daniel, MARIA-IGNEZ, Mena Barreto et Jean-Jacques LABIA, « Essai de traitement électronique d’une constellation de manuscrits », Recherches & Travaux, numéro 72, 2008, https://journals.openedition.org/recherchestravaux/115.

JEANNERET, Yves et Emmanuël SOUCHIER, « L’énonciation éditoriale dans les écrits d’écran », Communication & Langages, numéro 145, Paris, Armand Colin, 2005, https://www.persee.fr/doc/colan_0336-1500_2005_num_145_1_3351.

LEBARBÉ, Thomas, et Cécile MEYNARD, « Nouvelles pratiques éditoriales, nouvelles lectures : les enjeux de l’édition électronique de manuscrits littéraires », Mémoires du livre, numéro 1, 2009, https://www.erudit.org/fr/revues/memoires/2009-v1-n1-memoires3559/038635ar/.

LEIBOVITZ, Liel, A Broken Hallelujah. Rock and Roll, rédemption et vie de Leonard Cohen, Paris, Éditions Allia, 2017.

LERICHE, Françoise et Cécile MEYNARD, « De l’hypertexte au manuscrit : le manuscrit réapproprié », Recherches & Travaux, numéro 72, 2008, https://journals.openedition.org/recherchestravaux/82.

MOUNIER, Pierre, « Pour une critique "humanistique" du numérique », dans Les humanités numériques : Une histoire critique, Paris, Éditions de la Maison des sciences de l’homme, 2018, https://books.openedition.org/editionsmsh/12039.

NADEL, Ira, Various Positions. A Life of Leonard Cohen, Toronto, Random House, 1996.

SIMMONS, Sylvie, I'm your Man. La vie de Leonard Cohen, Québec, Édito, 2017.

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  1. MOUNIER, Pierre, « Pour une critique "humanistique" du numérique », dans Les humanités numériques : Une histoire critique, Paris, Éditions de la Maison des sciences de l’homme, 2018, https://books.openedition.org/editionsmsh/12039.
  2. DRUCKER, Johanna, « SpecLab : Digital Aesthetics and Projets », Speculative Computing, Chicago, University of Chicago Press, 2009, https://www.press.uchicago.edu/ucp/books/book/chicago/S/bo6211945.html.
  3. LERICHE, Françoise et Cécile MEYNARD, « De l’hypertexte au manuscrit : le manuscrit réapproprié », Recherches & Travaux, numéro 72, 2008, https://journals.openedition.org/recherchestravaux/82.
  4. LEBARBÉ, Thomas, et Cécile MEYNARD, « Nouvelles pratiques éditoriales, nouvelles lectures : les enjeux de l’édition électronique de manuscrits littéraires », Mémoires du livre, numéro 1, 2009, https://www.erudit.org/fr/revues/memoires/2009-v1-n1-memoires3559/038635ar/.