Lettres satiriques/Lettre XVII « Contre les médecins », commentaire no 1/Extrait

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Lettre XVII « Contre les médecins », commentaire no 1
de la leçon :
Lettres satiriques


MONSIEUR, Puis que je suis condamné (mais ce n’est que du Médecin) dont j’appelleray plus aisément que d’un Arrêt Prevostal, vous voulez bien que de même que les Criminels qui prêchent le peuple quand ils sont sur l’Echelle, moi qui suis entre les mains du Bourreau, je fasse aussi des remontrances à la jeunesse. La Fièvre et le Drogueur me tiennent le poignard sur la gorge avec tant de rigueur, que j’espère d’eux qu’ils ne souffiriront pas que mon discours vous puisse ennuyer. Il ne laisse pas, Monsîeur le Gradué , de me dire que ce ne sera rien, et proteste cependant à tout le Monde que sans miracle je n’en puis relever. Leurs présages toutefois encore que funestes ne m’alarment guère ; car je connais assez que la souplesse de leur art les oblige de condamner tous leurs Malades à la mort, afin que si quelqu’un en échappe, on attribue la guérison aux puissants remèdes qu’ils ont ; et s'il meurt, chacun s’écrie que c’est un habile homme, et qu’il l'avait bien dit. Mais admirez l’effronterie de mon Bourreau, plus je sens empirer le mal qu’il me cause par les remèdes, et plus je me plains d’un nouvel accident, plus il témoigne s’en réjoüir, et ne me pense d’autre chose, que d’un tant mieux. Quand je lui raconte que je suis tombé dans une sincope léthargique, qui m’a duré prés d’une heure, il répond que c’esf bon signe ; Quand il me voit entre les ongles d’un liux de sang qui me déchire, bon, dit-il, cela vaudra une saignée ; Quand je m’attriste de sentir comme un glaçon qui me gagne toutes les extrémités, il rit en m’assurant qu’il le savait bien, que ses remèdes éteindroient ce grand feu ; Quelquefois même que semblable à la mort, je ne puis parler, je l’entends s’écrier aux miens qui pleurent de me voir à l’extrémité : Pauvres gens que vous êtes, ne voyez vous pas que c’est la fièvre qui tire aux abois ? Voilà comme ce traître me berce ; et cependant à force de me bien porter, je me meurs. Je n’ignore pas que j’ai grand tort d’avoir reclamé mes ennemis à mon secours : Mais quoi pouvais-je deviner que ceux dont la Science fait profession de guérir, l'employeroient toute entière à me tuer ; car hélas ! c’est ici la première fois que je suis tombé dans la fosse, et vous le devez croire, puis que si j’y avais passé quelqu’autrefois, je ne serais plus en état de m’en plaindre ; Pour moi je conseille aux soibles luitteurs, afin de se venger de ceux qui les ont renversez, de se faire Médecins, car je les assure qu’ils mettront en terre ceux qui les y avaient mis. En vérité je pense que de songer seulement, quand on dort, qu’on rencontre un Médecin, est capable de donner la fièvre.

Savinien de Cyrano de Bergerac, Lettres satiriques, Lettre XVII « Contre les médecins »

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