Leçons de niveau 13

L'art/L'art comme expression

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L'art comme expression
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Chapitre no 3
Leçon : L'art
Chap. préc. :Le sentiment esthétique
Chap. suiv. :Le génie
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L'art et le réel[modifier | modifier le wikicode]

La définition du beau que nous avons tenté de donner n’est pas suffisante pour comprendre ce qu'est l'art. On peut se rendre compte que l'art a pour but d'exprimer quelque chose, mais quoi et comment ?

Platon, dans La République (Livre X), étudie le rapport entre art et réalité. Sa thèse consistera à dire alors que l'art n'exprime rien de vrai, ne signifie rien de profond : l'art, en fait, ne produit que des illusions. Afin de le montrer, il va opposer l'imitation artistique et l'efficacité technique de l'artisanat. Que doit faire un menuisier qui veut fabriquer un lit ? Il doit par la pensée se référer à ce que Platon nomme l’idée de lit, c'est-à-dire considérer un schéma de fabrication. Or, il existe le même rapport entre le cercle dessiné et sa définition qu'entre le lit fabriqué et l’idée de lit. Dans les deux cas, il y a matérialisation imparfaite d'un idéal. Le lit fabriqué par l'artisan ne fait que ressembler au lit idéal unique, l’idée du lit.

Pour Platon, il existe trois degrés dans la production. Puisque les idées renvoient à l'essence même des choses, leur nature, le monde sensible ne peut être que le reflet du monde des idées. Tous les cercles dessinés par exemple ne sont que les apparences sensibles d'une même réalité, à savoir le cercle réel, le cercle qui est vraiment un cercle, l’idée du cercle. Par conséquent, si les idées représentent la réalité elle-même, seul Dieu peut les produire. L'artisan est celui qui matérialisera certaines de ces idées. Il ne produira pas le lit "qui est lui-même ce qu'est le lit", mais seulement un objet singulier et sensible qui ressemble à ce qu'est le lit par nature. Enfin, nous trouvons l'artiste. Il ne se réfère pas aux idées pour produire ses objets, à ce que sont véritablement les choses. Alors que Dieu est l'artisan de l'être, le menuisier est l'artisan de quelque chose qui ressemble à l'être, l'artiste se contente de l'apparence. On ne peut pas par exemple dire que l'artiste produit un lit sur sa toile parce que ce lit n'a aucune réalité. Dieu et le menuisier sont des artisans, l'artiste n'est qu'un "imitateur". L'art est au troisième degré, le plus éloigné de la réalité, de l'être. Il imite non pas l'être mais reproduit les apparences des objets sensibles.

Dans son texte du Gorgias, Platon distingue les différents arts qui ne produisent qu'une apparence trompeuse et les savoirs qu’il considère comme véritables (la médecine, la gymnastique... s'opposant à la cuisine, la rhétorique...) Ce qu’il critique dans l'art, c’est la tromperie, effectuée en donnant l’apparence du vrai. De même que la rhétorique imite l’apparence de la vérité en fabricant de beaux discours, de même l'artiste imite l’apparence de la réalité en produisant ses œuvres. Platon donne une comparaison surprenante : l'artiste est comparable à quelqu’un qui promène un miroir "en tous sens" : ce qu’il produit n'est qu'un reflet sans consistance, une apparence doublement éloignée de l'être. C'est pourquoi il fait la critique d'une tendance relativiste d'un art grec qui déjà à l'époque tenait compte davantage du point de vue du spectateur que de la réalité elle-même. Comme l'illustre le célèbre exemple du concours de sculpture remporté par Phidias, l'art est un jeu sur les apparences qui nous plonge dans l'illusion.

Cependant, peut-on se contenter de dire que l'art n'est qu'une imitation des apparences ? N'est-il qu’illusion ? N'est-il pas au contraire une manière d'approcher le réel ?

L'art comme langage[modifier | modifier le wikicode]

Platon oublie peut-être que l'art, même celui qui reproduit, qui imite au plus près la réalité (par exemple, le réalisme des natures mortes), exprime quelque chose. L'œuvre de l'artiste n’est pas une simple copie mais reste une expression artistique : d'un côté, l'artiste s'exprime à travers son œuvre, mais le spectateur attend aussi d'une œuvre qu'elle "s'exprime" à lui. (L'illustration est l’expression "cela me parle"). Nous pouvons dire alors que l'art est un langage symbolique. Considérons un artiste et son œuvre, par exemple Van Gogh : "Au lieu de rendre exactement ce que j’ai devant les yeux, je me sers de la couleur le plus arbitrairement pour m'exprimer plus fortement... Je voudrais faire le portrait d'un ami artiste qui rêve de grands rêves, qui travaille comme le rossignol chante... Cet homme sera blond. Je voudrais mettre dans le tableau mon appréciation, mon amour que j’ai pour lui...Derrière la tête, au lieu de peindre le mur banal du mesquin appartement, je peins l'infini, je fais un fond simple du bleu le plus riche, le plus intense que je puisse confectionner, et par cette simple combinaison la tête blonde éclairée sur ce fond bleu riche, obtient un effet mystérieux comme l'étoile dans l'azur profond." (À Théo, août 1888)

On peut donc dire que l'artiste s'exprime à travers un langage symbolique de couleurs, de sons, de mouvements... Dans le café de nuit, le jeu des couleurs (jaune sale, rouge brutal...) tend à donner l'impression d'un univers souillé, d'une déchirure morale; le jeu des formes (personnages aplatis, rapetissés, semblables à des spectres, espace déformé) fait sentir, revivre l'irréalité de cet univers, l'impression d'ivresse et de vertige.

"Dans mon tableau le café de nuit, j’ai cherché à exprimer que le café est un endroit où l’on peut se ruiner, devenir fou, commettre des crimes" (À Théo, septembre 1888). Au delà de la copie et grâce à l'art, l'artiste révèle un monde, le rend plus dense, l'immortalise : ce tableau est l’expression artistique du monde prolétaire de la fin du XIXe siècle. Van Gogh a lu Zola. Et puisque l’on peut comparer une œuvre d'art à un texte : la matérialité et les formes de l'œuvre sont comme le vocabulaire et la syntaxe d'un texte. Apprécier une œuvre, veut dire savoir lire, l'interpréter.

Plus précisément l'art est vécu comme un langage à l'imagination, par le moyen des symboles. L'art peut donc être considéré comme une grande métaphore. Cicéron disait qu'un poème est une peinture loquace et la peinture un poème muet. Comme les métaphores des poèmes, l'art en général stimule l'imagination et l'entendement. Il n'explique rien et ne parle pas explicitement, mais il suggère des interprétations, évoque des images : il inspire et remplis l'être humain d'idées neuves, de sentiments nouveaux.

On comprend alors pourquoi une œuvre trop réaliste ne procure aucune émotion esthétique. Quand tout est apparent, clair, explicite, d'un réalisme extrême, là où il n'y a qu’à regarder, quand tout est apparent, quand tout n'est qu'apparence, notre imagination n’est pas stimulée, tout n'est qu'affaire de sensation. Proust dans À la recherche du temps perdu que les habitués appellent simplement "La Recherche", explique et analyse dans le second tome (À l'ombre des jeunes filles en fleurs) la déception qu’il éprouve devant la cathédrale de Balbec. Il ne ressentait aucune émotion artistique car il ne voyait devant lui qu'une cathédrale, entre la poste et le bistro. Or, une cathédrale est la reformulation symbolique de l'histoire racontée dans la Bible. Proust voyait donc un objet qui avait perdu sa fonction de signe, cette bâtisse ne lui inspirait rien, ne signifiait rien our lui. De même que nous sommes limités à ne considérer que la matérialité d'un mot lorsqu'on en ignore le sens, de même Proust était réduit à ne voir qu'une construction en pierre. Le signe était là, mais sans la présence de la signification, le signe ne laissait transparaître aucun sens. Cette déception de Proust correspond donc à un désenchantement, car l'art est essentiellement un pouvoir d'enchantement, d'envoûtement, un pouvoir poétique. La magie dans l'art consiste à transformer des objets en symboles, de telle sorte que des couleurs, des sons, des formes... pourront évoquer des sentiments, des images, des idées. Cela donne, en termes psychologiques, l'art est enchanteur car inspirateur d'interprétations. À travers des choses réelles et matérielles se trouve l'échappatoire à tout ce qui fait la matérialité du réel, la nécessité, la répétition, la banalité.

Aussi pouvons nous rapprocher de l'expérience esthétique de celle du rêve. Quels rapports peuvent être établis ? Principalement deux :

  • Premièrement, ils peuvent être conçus tous les deux comme un langage au moyen de symboles car l'œuvre d'art, comme le rêve, s'interprète (Freud a écrit abondamment sur le sujet).
  • Deuxièmement, le propre du rêve est d’être vécu comme le réel : la peur dans un cauchemar est réellement vécue dans ce qui est imaginé en rêve. Il en va de même pour l'art. Ce qui est imaginé lors de l'observation d'une œuvre artistique, c'est-à-dire ce qui est interprété, est cru comme réellement perçu dans l'œuvre. La souffrance dans un tableau de Goya, la puissance de la nature dans un autre tableau de Turner, la paix tranquille d'une campagne ou d'une chaude journée d'été dans la symphonie pastorale de Beethoven...

Tous ces sentiments, ces perceptions ne sont pas réelles; elles sont comme dans nos rêves le fruit de notre imagination. Dans les deux cas, ce qui est imaginé est pris pour une perception. Il donc vrai de dire comme Platon que l'art provoque des illusions, mais dans le cas de l'art l'illusion n’est pas synonyme de tromperie. L'illusion de ce qui est vu est paradoxalement ce qui aurait dû être vu. Ces artistes font percevoir dans une illusion toute la profondeur de la réalité.

Conclusion[modifier | modifier le wikicode]

Pour finir cette partie, une définition nouvelle de l'art peut-être extraite de tout ce que qui a été vu précédemment. L'art semble être l'activité humaine qui façonne la matière de telle sorte qu'elle pourra exprimer un sentiment, une idée, et même, ajoute Bergson, un effort, une force. Même si cette définition est illustrée avec l'exemple des grands peintres, il faut la vérifier dans d'autres domaines. Bergson parlait de la grâce, la beauté des gestes, et de l'art qui avait pour objet ce type de beauté, celui de la danse. En observant un danseur (expérimenté et/ou doué), apparaît l'impression que le geste même le plus complexe, même le plus inattendu, devient naturel. Ce fait suppose une certaine facilité, voire une liberté quant à l'usage du corps. Comme si le danseur échappait à tout ce qui le caractérise d'habitude : sa matérialité, sa raideur, son inertie. Dans le sport, c’est aussi la grâce qui différencie le geste efficace du beau geste : cela paraît simple. Dans un spectacle de la grâce, l'imagination participe à la vie d'un corps qui n'est possédé que pendant les rêves, un corps sans inertie, sans pesanteur, sans étendue...

Le corps du danseur n’est pas un corps de rêve mais un corps rêvé, car l’idée qu'une volonté a pris le pas sur un corps, qui se fait peu à peu oublier, se fait sentir. L'esprit prend corps ou la matière s'anime. À ce moment, la danse devient expression, l'esprit dévoile ce qu’il contient à travers le corps. L'art est donc bien l’expression du spirituel.

Kant a montré les contradictions de la beauté, et même en tentant de la définir autrement, une nature paradoxale de la beauté est toujours présente. L'art est l'activité qui se sert de la matière pour la dépasser, qui façonne des objets sensibles pour nous détacher des simples apparences sensibles. La beauté est donc un sentiment résultant du fait que l’on voit au travers de la matérialité de l’objet d'art quelque chose d'ordre spirituel. Un visage humain aux traits parfaits, possédant un joli teint est sûrement agréable à regarder, mais il n'est que cela s'il n'exprime rien. Le beau visage est celui qui reflète l'âme, transparaître une profondeur, une intériorité, bref, qui est de l’ordre du spirituel. Comparable à un signe, il sera trouvé beau lorsqu’il tendra à se faire oublier, à faire oublier sa matérialité.