Leçons de niveau 15

Introduction à la sociologie/Les grandes thématiques de la sociologie et leurs développements

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Les grandes thématiques de la sociologie et leurs développements
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Chapitre no 4
Leçon : Introduction à la sociologie
Chap. préc. :Les classifications ou oppositions traditionnelles en sociologie
Chap. suiv. :L'institutionnalisation de la sociologie
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Les grandes thématiques de la sociologie et leurs développements[modifier | modifier le wikicode]

Au cours du XXe siècle sont apparus des thèmes récurrents en sociologie. Ces thèmes se démarquent par leur ampleur et par la quantité de travaux qu’ils ont inspirés. Nous en énumérons ici quelques uns.

Les matrices de la pensée sociologique[modifier | modifier le wikicode]

Danilo Martuccelli, dans un ouvrage sur la modernité propose d’aborder l'histoire de la sociologie en l'analysant suivant différentes matrices. Il entend par là des cadres de pensée, plus ou moins changeants, qui structurent la pensée sociologique de la modernité autour d'intuitions majeures en lui conférant une certaine continuité. Ces matrices, imbriquées dans ses processus historiques « sont moins qu'un paradigme, plus qu'une idée de base, autre chose qu'une école. (…) Plus qu'une idée de base, puisqu’il ne s'agit pas seulement (…) d'isoler les éléments constitutifs présents dans différents systèmes, mais au contraire de dégager les grands cadres, sorte d'arrière-plans sur lesquels travaillent les divers éléments. », (Martuccelli, 1999, p 20). En fait, « la matrice désigne plus un espace d'invention théorique et de description de la modernité qu'une doctrine ou un modèle épistémologiquement consistant. Elle est très loin de définir de manière stricte une correspondance avec certaines notions, voire avec des méthodologies de recherche. Elle vise avant tout à donner une réponse à des exigences plus ou moins vitales, en passant de représentations confuses ou informelles de la vie sociale, à des images ou des modèles qui, tout en prétendant à un grande cohérence scientifique, parviennent à donner un sens à l'inscription des hommes dans la modernité. », (Martuccelli, 1999, p 21). Si la notion de matrice reste difficile à définir formellement, bien que l’on comprenne intuitivement ce à quoi elle se rapporte, elle permet toutefois de donner forme et structure à l'arrière-plan de la pensée sociologie théorique. Nous voyons ainsi apparaître des grilles d'analyses et de compréhension du monde social qui façonnent selon une certaine logique la sociologie occidentale. Comme le fait remarquer Martuccelli, ces matrices ont pris naissance sur un terrain social et économique dominé par le changement social, la crise et la modernisation croissante de la société. C’est un fait récurrent. La plupart des pensées sociologiques majeures se sont inscrites dans un développement social, technique et économique parfois imprévisible qui confrontait la société à des problèmes sociaux majeurs. Les analyses de Smith accompagnent la révolution industrielle anglaise, celles de Marx et Durkheim l'essor du socialisme ou du républicanisme, etc. Tous ces auteurs, quand ils ont cherché à penser la société de leur temps, l'ont fait en dévoilant des grandes thématiques. Martuccelli distingue à cet égard trois grandes matrices : la différenciation, la rationalisation et la condition moderne. Nous ne nous intéresserons ici qu'aux deux premières.

La différenciation sociale[modifier | modifier le wikicode]

La différenciation sociale est l'une des thématiques majeures de la sociologie. C’est souvent à travers elle que s'est pensée la modernité. Martuccelli la définit ainsi : « Dans sa ligne minimale d'interprétation, il s'agit toujours de montrer comment la société progresse, en évoluant du simple au complexe, de l'homogène vers l'hétérogène. Assurément, les processus sont fort différents selon qu’il s'agit du travail, des groupes sociaux, des réseaux de communication, des rôles et des statuts, de la stratification sociale, ou encore des sous-systèmes fonctionnels (économique, politique, administration, science, art…) », (Martuccelli, 1999, p 29). À travers cette ligne directrice, « la modernité définit une société complexe et homogène dans la mesure où elle se compose de groupes différents toujours plus nombreux et hiérarchisés entre eux. », (Martuccelli, 1999, p 30). Ce mouvement de différentiation s'accompagne de la problématique de l'intégration, « La différenciation sociale, qui se traduit par une diversification de groupes, de rôles, de normes possibles pose le problème de la construction de significations culturelles ou de principes fonctionnels permettant l'intégration de la société. Comment parvenir au sein de sociétés différenciées à établir de nouvelles significations sociales communes ? Comment assurer la communication et l'échange entre les domaines sociaux de plus en plus autonomes dans leurs principes d'action ? », (Martuccelli, 1999, p 30). Ce point nodal de la pensée sociologique est abordé par des auteurs aux sensibilités diverses.


Soulignons d’abord l'apport de Durkheim, ses concepts de division du travail et d'anomie sont bien sûr en rapport avec cette problématique. Défaut d'intégration, défaut de cohésion, l'anomie traduit un déséquilibre qui doit être rétabli par l'affermissement de la morale, et donc par l'extension du système éducatif. Mais il faut ajouter que dans la pensée durkheimienne, la différenciation sociale des sociétés à solidarité organique entraîne structurellement des déséquilibres et un affaiblissement de la cohésion sociale. Car la différenciation provoque chez l'homme moderne un écart toujours plus grand entre ses désirs et ses possibilités d'action. Comme le montreront plus tard Thorstein Veblen avec son étude sur la consommation ostentatoire ou Jean Baudrillard (1970) avec ses recherches sur la société de consommation, la différenciation sociale et son corollaire, la stratification sociale, impliquent également un véritable effet d'entraînement sur l’ensemble de la société. La consommation et la production sont tributaires d’une dynamique sociale qui trouve ses forces dans la stratification sociale (Baudrillard, 1970, p 65). Il reste à comprendre comment cette stratification est entretenue. C’est ce que tentera de faire Bourdieu, en synthétisant l'analyse de Marx sur les classes sociales avec la théorie de la domination de Weber. Avec la théorie de la reproduction tout d’abord, il montrera la complicité de l'institution scolaire, vecteur de la socialisation, dans la reproduction des inégalités sociales; puis avec sa théorie des champs, il généralisera cette idée en expliquant comment les acteurs dominants dans un champ tentent de conserver leurs privilèges en légitimant les règles ou l'organisation formelle du champ, et en bloquant l'accès aux positions dominantes (donc en reproduisant la différenciation formelle). Comme on le voit, la différenciation sociale reste ainsi toujours proche de la problématique du pouvoir et de la domination. C’est ce que montreront Michel Crozier et Erhard Friedberg (1977) dans leurs études sur la bureaucratie, ou encore Peter Berger et Thomas Luckmann (1966) dans leurs réflexions sur la sociologie de la connaissance. La division du travail implique non seulement une division des tâches, mais également une répartition inégale de la connaissance (ou du capital culturel et symbolique) et du pouvoir d'expertise au sein de la société. Il en découle une répartition inégale du pouvoir dans le corps social. Répartition qui contraint les acteurs à adopter des stratégies d'accumulation du capital ou à utiliser des stratégies locales de dissimulation et de contrôle de la connaissance, comme dans les bureaucraties française, pour parvenir à leurs fins.


Talcott Parsons abordera lui aussi l'intégration du système social. La mise en évidence de l'antagonisme entre une société différenciée et une société intégrée traverse une grande partie de son œuvre. Mais à la différence des auteurs vus plus haut, la question du pouvoir, de la stratification sociale et des dynamiques qu’elles engendrent, n’est pas son principal sujet de recherche. Parsons va surtout s'intéresser aux processus qui assurent l'orientation, l'adaptabilité, le maintien et l'intégration interne des systèmes sociaux. Dans son approche résolument systémique, le jeu des acteurs tend à s'orienter dans la direction de celle du système. Comment est-ce possible ? L'intégration du système vient d’une part du haut de la hiérarchie sociale, et notamment des instances supérieures aptes à contrôler les systèmes inférieurs, et d’autre part de la base qui intériorise un systèmes de valeurs. La stratification sociale ne produit donc pas une dynamique de manière détournée, elle est fonctionnelle, elle permet l'intégration du système en un tout cohérent orienté en fonction du système de valeurs. Avec Parsons, l’ordre de la société trouve donc une explication : il résulte de processus qui sont fonctionnels par rapport à la totalité sociétale. Cette problématique de l’ordre et de la stabilité du social issus de l'action, connaîtra par la suite de nombreux développements, notamment avec les interactionnistes symboliques ou les ethnométhodologues qui tenteront de montrer que la construction de l’ordre social est le résultat d’un processus continu. Le tout étant co-déterminé : les individus créent un ordre qui se répercute sur eux.

La rationalisation[modifier | modifier le wikicode]

Autre grande thématique de la sociologie : la rationalisation. En sociologie, cette notion a été longuement étudiée par Weber. Mais elle recoupe des significations assez différentes.


  • Elle peut représenter tout d’abord la dynamique rationaliste de l'occident qui va vers une maîtrise et une domination croissantes par la société de son environnement naturel. Cette conception est pour une grande part héritée de la Raison issue des Lumières.
  • Elle peut également symboliser la rationalisation croissante de la société. Le monde moderne évolue en effet vers une coordination des activités, une planification des activités, un souci d'efficacité qui sont méthodiquement rationalisés; en d'autres termes, il s'oriente vers toujours plus d'efficience. Cette rationalisation des activités suppose une autonomisation et une spécialisation des fonctions sociales. Peu à peu, l'économie se « désencastre » du social, pour reprendre l’expression de Karl Polanyi, et soumet les acteurs à une gestion de plus en plus rationnelle. Ce qui implique une dépersonnalisation et une uniformisation des rapports sociaux. L'émergence d’une science rationnelle, positive et empirique suppose une émancipation à l'égard de la théologie, de l'esthétique et de la philosophie.
  • Enfin, dernière conception, c’est celle de la raison utilitaire individuelle. Weber l'appelle action rationnelle en finalité. Elle suppose une adéquation entre les fins et les moyens. Cette conception de la rationalité va jouer un rôle considérable en sciences sociales, à la fois comme cadre explicatif cohérent et comme outil de normalisation et de contrôle des masses (avec le taylorisme par exemple). Albert O. Hirschmann montrera ainsi dans « Les passions et les intérêts », (1980) comment la rationalisation progressive de l'être humain, qui est passé du stade de personne à celui d'individu, a permis le développement progressif de l’industrie de masse. Des études comme celles de Michel Foucault iront également dans ce sens. Au niveau nomothétique, la rationalité utilitaire individuelle va être à l'origine de nombreuses théories économiques et sociologiques. En sociologie, elle trouve de nombreux débouchés dans l'individualisme méthodologique (Boudon) ou dans la microsociologie (Crozier et Friedberg). Dans la psychologie sociale également, elle va trouver un terreau favorable avec tout d’abord les théories issues de la psychanalyse (voir Caillé, 1989) et les théories comme celles de la dissonance cognitive (Léon Festinger). conséquence logique, les théories qui mêlent psychanalyse et sociologie produiront elles aussi des théories qui prennent comme axiome explicatif de base la rationalité individuelle (par exemple Enriquez, 1983), même si celle dernière prend sa source dans le domaine pulsionnel.


Si le thème de la rationalité a servi de moteur à de nombreuses théories, il a également rencontré de fortes résistances. Au XIXe siècle, tout d’abord, une grande partie des travaux de l'école Durkheimienne visent à apporter une alternative crédible à la rationalisation économique croissante, en développant d’une part des approches explicatives concurrentes, notamment avec le concept de solidarité ou celui du Don (Mauss), et en proposant d’autre part une direction pour un développement harmonieux de la société, qui est fondée sur la morale. Au XXe siècle, la critique se fait de plus en plus virulente. La Raison tout d’abord est contestée dans ses fondements, notamment par les thèses relativistes de Feyerabend ou par le développement des épistémologies constructivistes (Piaget, Morin, Luhmann). Sur le terrain social, les problèmes écologiques, l'impuissance relative de la médecine en face de certaines maladies tendent également à la discréditer. De plus, la rationalisation sociale conduit à des débordements de grande ampleur comme les totalitarismes ou le fordisme qui vont provoquer une foule de résistances sociales. On parle alors de « retour de l'acteur » pour souligner ce renversement qui redonne à l'acteur son autonomie à l'égard d’une rationalité censée guider la totalité sociale. Enfin, sur le plan explicatif, la portée de la rationalité individuelle est de plus en plus contestée. En France, des auteurs comme Alain Caillé (1989), Serge Latouche (2001) et Bernard Maris systématisent cette critique en niant ou en relativisant le rôle que peut jouer la rationalité dans l'explication de l'action et dans l'explication de l’ordre social.

Le thème de la communication[modifier | modifier le wikicode]

Le tableau serait incomplet si on omettait de mentionner une dernière thématique très importante au XXe siècle, celle de la communication. Elle regroupe différents thèmes : le langage, les interactions, les représentations sociales, les réseaux de communication, etc. Les recherches dans ce domaine se situent souvent à la frontière entre la sociologie, et des sciences plus spécialisées comme la linguistique, la sémiologie, la psychologie sociale, la théorie de l'information, les sciences cognitives et la systémique. Ses thèmes de recherche se rapprochent généralement de ceux de l'identité et du lien social, comme le montrera Georges H. Mead, un des précurseurs dans le domaine. Les travaux des interactionnistes symboliques et de l'école de Palo Alto ont eu une influence considérable sur la sociologie du XXe siècle et constituent encore des thèmes de recherche privilégiés. À partir des années 1980, les recherches en sociologie de la communication tendent toutefois à s'orienter vers des domaines plus ciblés (médias, informatique, réseaux, etc.).