Leçons de niveau 11

La tragédie et la comédie au dix-septième siècle : le classicisme/Racine, Britannicus

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La tragédie et la comédie au dix-septième siècle : le classicisme/Racine, Britannicus
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Wikisource possède un article à propos de « Britannicus (éditions Didot, 1854) ».

La rivalité entre l'empereur Néron et son demi-frère Britannicus est double. Elle se situe sur le plan politique, car Néron a été placé sur le trône grâce aux intrigues de sa mère Agrippine tandis que Britannicus était tenu à l'écart, ainsi que sur le plan amoureux puisque tous deux sont épris de la même femme : Junie. Néron a fait enlever le jeune femme, lui a offert la couronne, et ordonné de rompre avec Britannicus. Mais Junie, amoureuse de Britannicus, résiste à l'empereur et parvient à révéler à son amant le chantage qu'elle subit. Néron vient surprendre l'échange entre les amoureux et entame un entretien avec Britannicus.

« BRITANNICUS.

Je puis mettre à ses[1] pieds ma douleur ou ma joie Partout où sa bonté consent que je la voie, Et l’aspect de ces lieux où vous la retenez N’a rien dont mes regards doivent être étonnés.

NÉRON.

Et que vous montrent-ils qui ne vous avertisse Qu’il faut qu’on me respecte et que l’on m’obéisse ?

BRITANNICUS.

Ils ne nous ont pas vu l’un et l’autre élever, Moi pour vous obéir, et vous pour me braver ; Et ne s’attendaient pas, lorsqu’ils nous virent naître, Qu’un jour Domitius[2] me dût parler en maître.

NÉRON.

Ainsi par le destin nos vœux sont traversés ;[3] J’obéissais alors, et vous obéissez. Si vous n’avez appris à vous laisser conduire, Vous êtes jeune encore, et l’on peut vous instruire.

BRITANNICUS.

Et qui m’en instruira ?

NÉRON.

Tout l’empire à la fois, Rome.

BRITANNICUS.

Rome met-elle au nombre de vos droits Tout ce qu’a de cruel l’injustice et la force, Les emprisonnements, le rapt et le divorce ?

NÉRON.

Rome ne porte point ses regards curieux Jusque dans des secrets[4] que je cache à ses yeux. Imitez son respect.

BRITANNICUS.

On sait ce qu’elle en pense.

NÉRON.

Elle se tait du moins : imitez son silence.

BRITANNICUS.

Ainsi Néron commence à ne se plus forcer.[5]

NÉRON.

Néron de vos discours commence à se lasser.

BRITANNICUS.

Chacun devait bénir le bonheur de son règne.

NÉRON.

Heureux ou malheureux,[6] il suffit qu’on me craigne.

BRITANNICUS.

Je connais mal Junie, ou de tels sentiments Ne mériteront pas ses applaudissements.

NÉRON.

Du moins, si je ne sais le secret de lui plaire, Je sais l’art de punir un rival téméraire.

BRITANNICUS.

Pour moi, quelque péril qui me puisse accabler, Sa seule inimitié peut me faire trembler.

NÉRON.

Souhaitez-la ; c’est tout ce que je puis vous dire.

BRITANNICUS.

Le bonheur de lui plaire est le seul où j’aspire.

NÉRON.

Elle vous l’a promis, vous lui plairez toujours.

BRITANNICUS.

Je ne sais pas du moins épier ses discours. Je la laisse expliquer[7] sur tout ce qui me touche, Et ne me cache point pour lui fermer la bouche.

NÉRON.

Je vous entends.[8] Eh bien ! gardes ! »
Racine, Britannicus (1669) Édition Didot 1854, Acte III, scène 8

  1. Dans toute cette réplique, l'emploi du pronom personnel « la » et des adjectifs « ses » et « sa » évoque Junie.
  2. On appelait ainsi Néron quand il n'était pas promis à l'Empire.
  3. Contrariés
  4. Affaires personnelles
  5. Se contraindre
  6. Que mon règne soit heureux ou malheureux
  7. S'expliquer
  8. Je comprends ce que vous voulez dire.



Admiration[modifier | modifier le wikicode]

Britannicus, accusateur de Néron[modifier | modifier le wikicode]

Britannicus nous apparaît comme courageux d’oser mettre en accusation Néron. Cette audace est reconnue par Néron lui-même au vers 30 : « Je sais l’art de punir un rival téméraire ».

Les chefs d’accusation :

  • Néron, usurpateur (7–10) : de manière graduée, Britannicus commence par rappeler implicitement leur lien de parenté et leur égalité originelle (« l’un et l’autre élever » avec la coordination des deux pronoms indéfinis), puis utilise le nom de Néron avant son adoption par Claude (« Domitius ») pour contester sa légitimité politique, le fait qu’il a pris la place qui devrait logiquement lui revenir.
  • Néron, tyran et despote (16–18) : mise en valeur de l’accusation par l’enjambement qui étire sur trois vers l'énumération des crimes de Néron ; l’allitération en [r] suggère la violence faite au peuple ; la question rhétorique vise à accentuer l’accusation.
  • Néron, traître (25–26) : Néron a trahi les promesses faites au peuple romain.

Britannicus, porte-parole du peuple romain[modifier | modifier le wikicode]

Britannicus ne parle pas seulement en son propre nom mais défend le voix du peuple romain.

Cela se voit à plusieurs éléments :

  • dès le début, le pronom « ils » (7) reprenant les « lieux » donne au propos une valeur de généralisation : Britannicus prend à témoin le palais tout entier afin de mettre en cause la légitimité du règne de Néron
  • ensuite, Britannicus utilise la métonymie « Rome » (16) pour désigner le peuple romain subissant les crimes de Néron. Cette Rome réduite au mutisme par le tyran (19–21 ; 22), Britannicus s’en fait le porte-parole en disant à voix haute ce que tout le monde pense tout bas : la rime entre « pense » et « silence » suggère que le peuple se contente de penser en silence, alors que Britannicus a le courage d’exprimer ses pensées.
  • Puis le pronom indéfini « chacun » (28) individualise ce peuple romain pour lui donner une existence plus concrète.

Terreur[modifier | modifier le wikicode]

Néron, oppresseur de son peuple[modifier | modifier le wikicode]

Si les accusations de Britannicus font déjà de Néron un être terrifiant, les propos de Néron lui-même ne viennent que confirmer ce jugement en soulignant la dérive despotique de son règne :

  • il ment à son peuple (19–21)
  • il oblige à se taire (22)
  • il fait régner la terreur (26)

A chaque affirmation, on sent la froideur, sa insensibilité de Néron qui ne s’encombre d’aucun scrupule, d’aucun état d’âme lorsqu’il s’agit de gouverneur.

Néron, oppresseur de Britannicus[modifier | modifier le wikicode]

Néron devient vite menaçant vis-à-vis de Britannicus, d’abord de manière très voilée, puis de manière de plus en plus explicite :

  • dès le début, il revendique respect et obéissance (1036), ce qui sous-entend que tout écart pourrait être châtié : la rime entre « avertisse » et « obéisse » peut s’interpréter comme une menace.
  • Puis, Néron pose à demi-mots, donne un ultimatum à Britannicus (1043–44) que l’on peut interpréter ainsi : si Britannicus rentre dans le rang, il veut bien l’épargner ; s’il persévère, il s’expose.
  • La menace devient plus évidente lorsque Néron ordonne à Britannicus de se taire (1055) et commence à s’en patienter (1057) : la rime entre « lasser » et « forcer » pourrait signifier que si Britannicus ne cède pas, Néron pourrait en venir à employer la force.
  • La menace devient explicite au vers 30 avec l’utilisation du verbe « punir » (1063).

Néron finit par couper court au dialogue dans lequel il se sent en infériorité (sur le plan oratoire) en recourant à la force physique (1072) et en faisant empoigner Britannicus par les gardes.

Pitié[modifier | modifier le wikicode]

Compassion pour Britannicus et Junie[modifier | modifier le wikicode]

Nous éprouvons de la compassion pour les amoureux dont le sort est plus que compromis. Nous pouvons sentir la souffrance cachée de Britannicus à travers certains passages :

  • « ma douleur » (1) : mis en alternative au mot « joie », permet indirectement à Britannicus de dire sa souffrance.
  • « cruel et divorce » (17) : qui fait souffrir, associé à « emprisonnements » et « rapt », autrement dit ce que Junie a subi à cause de Néron ; indirectement Britannicus dit donc sa souffrance.
  • « bonheur » (28) : comme promesse non tenue exprime le contraire de ce que vit le personnage et donc suggère son malheur.

Compassion pour Néron[modifier | modifier le wikicode]

Plus paradoxalement, le personnage même de Néron est aussi susceptible, au-delà du dégoût et de la terreur qu’il inspire, de provoquer de la compression :

  • il nous apparaît en effet comme incapable de donner l’échange et toutes ses répliques sont systématiquement contredites par Britannicus, ce qui le conduit à utiliser la force physique pour pallier sa défaillance verbale.
  • il en vient lui-même à reconnaître son incapacité à se faire aimer à travers : « Elle vous l’a promis, vous lui plairez toujours ». Cet aveu lucide n’est pas sans suggérer une souffrance cachée, celle de la jalousie face à l’amour réciproque de Britannicus et Junie ou face au talent oratoire de Britannicus.

Bilan[modifier | modifier le wikicode]

En conclusion, on a vu que les ressorts fondamentaux de la tragédie sont réunis pour produire une scène forte en émotion pour les spectateurs. Tout d’abord, spectateurs admirent[I] l’audace verbal de Britannicus qui démasque[1] le tyran qui est devenu Néron et devient le porte-parole du peuple[2]. Ensuite, le spectateur est terrifié[II] devant le sort tragique du peuple romain[1] et de Britannicus[2]. Enfin, le public peut éprouver de la compassion[III] à la fois pour les amoureux[1] et même pour Néron[2].