Leçons de niveau 14

Dualisme

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La doctrine du dualisme s’est exprimée sous de multiples formes[1] dont l’une d’entre elles est celle dite : « doctrine du dualisme » moderne que nous décrivons ci-dessous :

Dans la nature, les êtres se préoccupent surtout de se maintenir, de se nourrir et de se reproduire. En plus de satisfaire ses besoins, l’homme a voulu améliorer son bien-être d’une part mais aussi se poser des questions dites existentielles. D’où vient-on ? Qui nous a mis là sur ce caillou perdu dans une immensité glacée sans qu’on l’ait demandé ? A-t-on été conçu par un être supérieur ? Qu’y a-t-il après notre apparemment inévitable disparition ? Tout au long des siècles, l’homme n’a cessé d’échafauder des hypothèses par des doctrines philosophiques, des croyances religieuses, des formules mathématiques. Il a voulu « savoir » sans s’apercevoir que plus il lui semblait connaître les choses, plus la vérité devenait inaccessible. On doit convenir que tous ces efforts ont été vains et que l’on reste sur sa faim.

La doctrine du dualisme moderne n’a pas la prétention d’apporter une réponse à tous ces problèmes. Elle a simplement l’ambition d’émettre également une hypothèse qui lui semble plus plausible que les autres, de montrer que le monde fonctionne d’une manière extrêmement simple et d’en déduire un comportement approprié de manière à se couler dans la vie d’une façon la moins préjudiciable possible.

En lisant ce texte on pratique inconsciemment le dualisme car la lecture n’est possible que si les caractères apparaissent en contraste sur le fond. Un texte écrit avec des lettres noires sur fond noir serait parfaitement illisible. Toute transmission d’information doit être telle qu’il y ait une opposition flagrante entre ce qu’on utilise comme support et le message transmis. Comme Monsieur Jourdain qui faisait de la prose sans le savoir, on pratique le dualisme constamment sans en prendre conscience[2].

Le dualisme est simplement le fait évident qu’on ne peut connaître que par opposition. C’est ainsi que le bien ne peut se définir sans le mal, le bonheur sans le malheur et autres couples d’opposés. Les extrêmes ne peuvent exister qu’ensemble. Leur existence n’est pas admissible sans leur contraire. Un objet n’existe que par les relations qu’il entretient avec les autres sinon il n’est rien[3].

Le couple d’opposés n’est pas seulement que deux choses mises côte à côte. Le lien qui les unit est indestructible. Leur originalité consiste dans le fait qu’ils sont à la fois complémentaires, indissociables mais aussi en conflit permanent. L’un ne peut se passer de l’autre tout en cherchant à se détruire réciproquement, sans jamais y parvenir vraiment. Si l’un d’entre eux pouvait être isolé, il serait sans vie ne tirant sa substance que de la possibilité de tisser des liens avec ce qui, paradoxalement, veut sa mort. Il n’y a pas de divorce possible. Ce n’est pas non plus le ménage à trois. Ils s’auto-suffisent sans qu’il soit nécessaire de faire intervenir une troisième entité qui les réunirait. Pour nous qui n’avons que le pouvoir de distinguer, c’est l’un OU c’est l’autre. En fait c’est aussi l’un ET l’autre, à la fois, simultanément. Là, nous sommes bloqués par notre raisonnement discursif. Pour ne pouvoir enregistrer les évènements que successivement, on ne peut admettre qu’un objet soit à la fois noir et blanc. La doctrine chinoise du Tao avait cependant bien compris que le Yin et le Yang pouvaient être séparés mais aussi confondus[4]. Le global existe au même titre que l’individuel. Nous reviendrons sur ce point important.

Voilà en résumé le dualisme foncier qui fonde la possibilité de connaissance uniquement sur le couple d’opposés et son originalité.

La thèse dualiste, si elle a eu beaucoup d’adeptes dans l’histoire de l’humanité[5], a rencontré aussi beaucoup d’objections. Nous vivons dans une époque dominée par les religions monothéistes. L’idée est ancrée qu’il n’y a qu’un seul principe créateur. Si Dieu existe alors par qui a-t-il été créé ? Ceci nécessite une autre entité. C’est sans fin. Certaines philosophies défendent également l’idée du « Un » originel. C’est le monisme. Ceci peut se retrouver aussi dans les sciences où certains s’acharnent à établir une équation unique qui expliquerait le fonctionnement de l’univers. D’où viendrait-elle ? Quant aux nihilistes, ils professent qu’il n’y a rien et que le monde n’est qu’une illusion. Mais illusion de quoi ? L’enchaînement des questions et réponses est linéaire et ne peut mener qu’à rien par une démarche infinie. C’est une impasse, une aporie.

Qu’en est-il du dualisme et de ses couples d’opposés ? L’issue est différente. C’est un cercle logique, un diallèle, car nous l’avons dit, l’un s’explique par l’autre. Il y a une sorte d’auto-génération. Une chose est liée à son contraire qui la produit. Bien qu’existant ensemble les opposés s’alimentent l’un l’autre. Nous verrons plus loin ce que l’on peut déduire de ce cycle éternel. Auparavant démontrons également le dualisme par quelque chose qui bouleverse complètement notre manière de vivre. Nous voulons parler de l’intrusion envahissante du numérique. Rappelons-en les grandes lignes. On sait que par un signal on peut faire basculer un transistor. Le courant passe ou ne passe pas. C’est OUI ou c’est NON, ou, sous une forme abstraite : 0 ou 1. C’est un choix absolument dualiste puisque 0 et 1 sont opposés et liés entre eux.

Prenons l’exemple d’un échiquier pour expliquer toutes les possibilités. Sur un échiquier il y a 8 rangées de 8 cases soit en tout 64. Si l’on décide qu’une case peut être soit noire soit blanche, dans une rangée de 8 cases, la première peut être associée à sa voisine qui peut être aussi noire et blanche. Cela fait 4 combinaisons possibles. Cela donne 28 combinaisons de cases noires ou blanches pour la rangée. Etant donné qu’il y a 8 rangées cela fait 264 possibilités, ce qui est un nombre absolument énorme, soit 20 milliards de milliards de combinaisons.

Il n’est évidemment pas possible de compter le nombre d’évènements notables et décelables qui peuvent se produire dans l’univers mais il est quasi certain que l’on peut tous les identifier par une chaîne de 0 et de 1 pour peu qu’avec 2n combinaisons, n soit assez grand. Grâce à ce procédé purement dualiste tout, absolument tout, est exprimable par une suite de 0 et de 1. On ne peut parvenir à l’infini mais le simple fait de le tutoyer permet d’affirmer que tout est dicible. Ceci est unidimensionnel. Pour aller encore plus loin on peut identifier un point d’une sphère par intersection du grand cercle passant par ce point et les deux pôles. On cote 0 par exemple pour le pôle du haut et 1 pour le pôle du bas. Il y a ainsi la possibilité de définir tout point de la sphère par 0 ou par 1 suivant la propension du point de la sphère à basculer sur 0 ou sur 1. Comme il y a une infinité de points sur une sphère, cela donne un nombre absolument fantastique de combinaisons. Malheureusement si l’on veut mesurer ce point il s’effondre en 0 ou en 1 suivant le poids de la probabilité d’obtenir 0 ou1. Mais il reste l’incroyable quantité de 0 ou de 1 pour identifier quoi que ce soit[6].

S’il y a égalité de chance d’aller vers 0 ou 1 on dit que l’information contenue dans cette possibilité à 50-50 est de « 1 bit ». La quantité d’information est en quelque sorte basée sur une dichotomie algorithmique. Un mégabit (un million de bits) vaut approximativement 220. Le point sur la sphère est appelé « qubit »[7].

Comment pourrait-on dire que le dualisme n’est pas fondamental ? Le couple d’opposés basique est « être – non-être ». Ces deux extrêmes peuvent se mettre en « état de superposition » suivant l’expression utilisée en physique quantique. C’est un état que nous sommes incapables de comprendre car le monde dans lequel nous vivons est basé sur cette séparation entre être ou ne pas être. On ne peut envisager qu’une porte soit à la fois ouverte et fermée. Mais le monde de l’invisible fonctionne bien avec la connexion ET. Le lien entre l’être et le non-être est le probable, c'est-à-dire le fait de posséder, à la fois, deux tendances contradictoires à s’effondrer vers l’un ou l’autre suivant un poids déterminé. Entre 0 (l’impossible) et 1 (le certain) il y a une infinité de possibilités, chacune d’elles ayant une propension plus ou moins forte à se réaliser en 0 ou 1. Ceci devient alors lisible, visible, pour nous observateurs.

Par le canal de la probabilité, il y a une intime interpénétration entre « exister » et « ne pas exister ». C’est indéterminé, éventuel, virtuel, possible, flou. Il en ressort un éventail, un spectre de ce qui sera sélectionné, trié, rangé par le filtre, le prisme des capacités cérébrales d’êtres plus ou moins élaborés qui ne peuvent apprécier que des différences.

L’ « être » se dit de multiples façons selon Aristote mais ce n’est que par couple d’opposés, par puissance de deux c'est-à-dire 2, 4, etc. A partir du moment où l’on définit quelque chose il faut prendre en compte son opposé. Cela suppose une superposition de couples qui s’enchâssent et s’enchevêtrent les uns dans les autres. C’est ainsi qu’il y a pluralité et diversité.

La raison d’être du « non-être » ne peut être dite car en le disant ce ne serait plus le « non-être ». Dans sa nullité il est unique. La notion de néant est par essence de ne rien accepter sinon il perd son statut. Il est inévaluable. Il faudrait un étalon nul pour le mesurer, ce qui est impossible. Il recèle en lui toutes les potentialités qui peuvent se manifester en probabilités pondérées d’ « être » et de « ne pas être » pour passer du virtuel imprécis, insaisissable au réel compréhensible .

Qu’y a-t-il entre l’inaccessible rien et ce qui est concevable ? Quand quelque chose est réalisé c’est le 1, le certain. Le 0, c’est l’impossible. Entre le 0 et le 1 règne l’incertitude, l’indétermination, la probabilité. Il faut les réunir pour symboliser par leur concaténation tout ce qui est exprimable.

Ce qui prime, c’est la superposition duale « être non-être » qui s’exprime par des probabilités qui font pencher par leur poids vers l’une ou vers l’autre de cette alternative et frappent à la porte de ce qui est considéré comme réel. C’est le domaine de la distinction, de la différence, du OU. En deçà c’est l’inconnu, l’incompréhensible, le fusionnel, le « à la fois », qui nous échappe complètement. On ne peut même pas envisager qu’un objet puisse être noir et blanc. Il ne s’agit pas du mélange, du gris, mais d’être intrinsèquement, en interpénétration, de s’imprégner l’un de l’autre sans qu’il soit possible de distinguer le noir du blanc. Si l’on veut évaluer, connaître la probabilité d’être l’un ou l’autre, alors cela s’effondre en noir ou en blanc suivant leur probabilité d’occurrence. Ce monde invisible nous semble bien étrange mais il est bien générateur du monde dans lequel nous opérons avec nos concepts fabriqués de temps, d’espace, d’énergie[8]. Il y a un état qui se sépare en contraires et un tiers-état indéfinissable, indéterminé d’où proviennent ces contraires.

Tout cela se termine en boucle où il n’y a ni commencement, ni fin.

Comme le dit Montaigne : « Pour juger des apparences que nous recevons des sujets, il nous faudrait un instrument judicatoire ; pour vérifier cet instrument, il nous y faut de la démonstration, un instrument : nous voila au rouet »[9]. Le serpent se mord la queue mais de fait il s’auto-génère en se nourrissant de sa queue qui, ainsi, se reconstitue. Cela pourrait durer éternellement et n’a nul besoin d’un apport extérieur. Cela pourrait se passer ainsi dans un monde parfait. Le dualisme se justifie sans appel et pour cela ni Un ni Trois ne sont nécessaires. C’est l’autonomie totale, l’autarcie, l’autosuffisance.

Le dualisme est la parfaite démonstration que l’univers est le terrain de jeu de deux forces opposées et complémentaires. L’une qui veut réunir, assembler comme la gravitation. C’est la poussée vers le cosmos, l’ordre. Et une autre qui sépare, éparpille, dissémine que l’on pourrait appeler expansion, chaos ou désordre. C’est à la fois le monde du ET et celui du OU qui s’interpénètrent. Tout cela parvient naturellement à rechercher un juste équilibre par compensation. Pourquoi faudrait-il un chef d’orchestre ? La partition est extrêmement simple. Elle ne comporte que des couples d’opposés interdépendants et se joue sur un seul mode : identité-contradiction.

Les questions existentielles ne sont pas de mise car une question nécessite une réponse qui pose une autre question et ceci indéfiniment. La nature est ce qu’elle est. Est-elle dualiste ? Nous avons essayé de le démontrer. Pourquoi l’est-elle ? On retombe dans le jeu stérile et infini des questions-réponses. C ‘est ainsi, ni plus, ni moins.

Le monde est une superposition de couples de oui et de non. C’est incontestable. Qu ‘y-a-t- il de plus simple ?

Peut-on tirer de cette doctrine un comportement, une éthique ? Le dualisme peut avoir aussi l’inconvénient d’entraîner des extrêmes. Faut-il brûler la chandelle par les deux bouts ? Ou être comme Diogène, jetant son écuelle après avoir vu des enfants boire avec leurs mains ? Il n’y a sans doute pas d’impératif catégorique. Chacun subit un concours de circonstances où le choix laisse peu de place à une contestable liberté. On peut modeler son destin mais seulement dans une certaine mesure. Il y a certainement une voie moyenne que nous appelons « culte du peu ». Cette attitude est bénéfique non seulement pour nous, notre santé, notre durée de vie mais également pour la communauté dont nous faisons partie. L’humanité elle-même qui est en train de s’autodétruire, tirerait bénéfice d’une plus grande sobriété. Cela réduirait la pollution de notre engin de transport dans un univers manifestement hostile. Ne pas consommer à outrance, réduire ses besoins, éviter les conflits, cela ne change pas notre humaine condition mais aide à mieux la supporter.

Notes et références[modifier | modifier le wikicode]

  1. La forme la plus ancienne qui pourrait remonter à plusieurs millénaires est le doctrine chinoise du Tao, Yin, Yang.
  2. Parmi nos possibilités d’expression, l’écrit illustre parfaitement la dualité être - non-être. L’être, par seulement une trentaine de caractères de couleur sombre, se dit de donc de multiples façons. Ces caractères tranchent sur un fond clair uni qui représente la non-existence sur laquelle transparaît l’existence.
  3. « Les phénomènes tirent leur nature d’une mutuelle dépendance et ne sont rien en eux-mêmes. » Nagarjuna, moine bouddhiste du IIème siècle après JC.
  4. Le symbole bien connu du Tao comporte deux virgules blanche et noire, Yang et Yin, qui s’enchâssent l’une dans l’autre à l’intérieur d’un cercle. Chaque virgule comporte une sorte d’œil de couleur opposée. Cela exprime parfaitement que Yang et Yin sont confondus en un couple et s’interpénètrent l’un l’autre. Le cercle figure le raisonnement circulaire tournant éternellement en rond, sans commencement ni fin.
  5. Les divers dualismes sont parfaitement répertoriés dans l’article « Dualisme (philosophie) » de Wikipédia.
  6. L’astrophysicien John Wheeler a fort bien exprimé l’énorme possibilité de l’information par l’expression « It from bit »que l’on peut traduire par « Tout est information ».
  7. C’est le principe de l’ordinateur quantique.
  8. Ces concepts ne sont qu’une façon de se repérer dans un monde que l’on ne peut saisir que par opposition.
  9. Essais – Montaigne – Le «rouet » exprime très bien le raisonnement circulaire qui n’aboutit pas.

Bibliographie[modifier | modifier le wikicode]

  • Tao Tö King – Lao Tseu
  • Le dualisme dans l’histoire de la philosophie et des religions. Introduction à l’étude du dualisme platonicien, du gnosticisme et du manichéisme – Simone Pétrement - Gallimard 1946
  • Stances du milieu par excellence – Nagarjuna
  • Fragments – Héraclite
  • Le mariage du ciel et de l’enfer – William Blake
  • Les lois de la pensée – George Boole
  • Rechnung mit eins und null (calcul avec 1 et 0) – Leibniz
  • La dimension invisible – Thierry Breton - Seuil 1994

Voir aussi[modifier | modifier le wikicode]

Liens externes[modifier | modifier le wikicode]