Recherche:Imagine un monde/Innovations

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Lorsqu'un terrain d'étude ethnographique bouleverse les pratiques d'une science

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De Lionel Scheepmans.

Imaginer une science adaptée à son terrain de recherche et son cadre institutionnel[modifier | modifier le wikicode]

Alain Testart disait « La méthode, en tant que moyen, ne peut être que subordonnée à une finalité : l'étude d'un objet scientifique. L'objet justifie la méthode. C'est donc par lui qu'il faut commencer lorsque nous nous demandons : comment définir l'anthropologie sociale ? » (Terstart, 1986, p.139)[1]. Jean-Paul Colleyn quand à lui affirmait qu' « il y a aujourd’hui autant d’anthropologies qu’il y a d’objets d’études (anthropologie de l’art, de la musique, de la religion, de la santé ou de la perception) [...] » (Colleyn, 2012, p.2)[2]. Michael Singleton, à son tour, nous dira que « l'anthropologie ça n’existe pas, [...] ce qui existe réellement, ce sont des anthropologues » (Singleton, 2012, t. 25'13')[3].

Dans le prolongement de ces affirmations, et selon ma propre, j'aurais à mon tour envie de dire qu'au delà des objets d'études et de la personnalité des chercheurs, il y a finalement aussi autant d'anthropologies possibles qu'il y a de terrain de recherche et d'environnement institutionnel. Autrement dit, pour « devenir anthropologue dans le monde d’aujourd’hui »[4], il faut aussi selon moi, être capable d'imaginer une anthropologie adaptée à son terrains d'étude et son cadre institutionnel.

Dans le cadre de cette étude, ce fut donc mon observation participante au sein du mouvement wikimédia et mon appartenance au laboratoire d'anthropologie prospective qui auront été à l'origine de mes positionnements et repositionnements méthodologiques, épistémologiques et déontologiques. Détaillés section par section ci-dessous, ces différentes positions furent choisies, tantôt au départ d'un choix raisonné, tantôt au départ d'une contrainte rencontrée sur mon terrain. Comme exemple pour ce dernier cas de figure, il y a eu par exemple le choix du terme « socio-anthropologie » pour situer ma recherche dans ce grand champs des sciences humaines et sociales regroupant disciplines diverses, coexistantes, concurrentes parfois, et souvent partisanes.

Opter pour la socio-anthropologie et se tenir à l'écart du corporatisme[modifier | modifier le wikicode]

En avril 2011, J'ai eu pour idée d'écrire mon mémoire de fin de Master intitulé : Culture FR Wikpédia, Monographie ethnographique de la communauté des contributeurs actifs sur l'espace francophone de Wikipédia (Scheepmans, 2011)[5] au sein même de Wikipédia. J'avais ainsi pour souhait de faire d'une pierre deux coups en incluant l'écriture de mon ethnographie au sein même de mon terrain d'observation participante. Malheureusement, il s'est avéré que cela n'était pas possible en référence au premier des cinq « principes fondateurs »[S 1] du projet encyclopédique que l'on peut résumé en cette phrase : « Wikipédia est une encyclopédie »[S 2]. Une affirmation triviale de première abord, mais qui derrière une simple définition permet de définir tout « Ce que Wikipédia n'est pas »[S 3]. J’apprenais donc à mes dépends que :« Les essais personnels et travaux inédits (TI)[N 1] n'ont pas leur place sur Wikipédia.»[S 2]. Je fus dès lors redirigé vers un autre site intitulé Wikiversité que je ne connaissais pas à l'époque bien qu'il faisait partie d'une quinzaine de « projets frères de Wikipédia »[S 4] (voir fig.1 ci-dessous). Wikiversité en tant que projet dédié au « partage de contenus pédagogiques et à la rédaction de travaux de recherche »[S 5], était en effet le bonne endroit pour écrire mon mémoire.

Fig. 1.1 : Icônes représentant les différents projets éditoriaux du mouvement Wikimédia aussi appeler projets frères de Wikipédia.

Après avoir annoncé mon arrivée au sein du projet sur la page intitulée « la salle café »[S 6], sorte de forum général du projet Wikiversité, j'ai ensuite cherché l'endroit dans quel je pouvais situé mon travail. Au cours de cette recherche, Crochet.david[S 7], de son nom d'utilisateur, un enseignant en électrotechnique[S 8] faisant partie des administrateurs[N 2] du projet Wikiversité[S 9] qui avait sympathiquement[S 6] répondu à mon message d'arrivée, me propose dans une discussion entamée sur son espace de discussion utilisateur[N 3], de placer mon travail au niveau des « Travaux de recherche en sociologie »[S 10]. Surpris au premier abord, je découvrais par la suite dans l'organigramme du projet Wikiversité, que l'anthropologie faisait partie des départements de la faculté de sociologie[S 11]. Cette situation m’apparus compliquée. Non seulement je devais demander l'accord de mon promoteur pour écrire mon mémoire en ligne et en tant réel, mais en plus, je devais lui dire qu'il serait publié dans une faculté de sociologie, alors que dans mon université la sociologie et l'anthropologie ne fait pas trop bon ménage.

J'ai alors tenté de placer mon travail au niveau du département d'anthropologie de la Wikiversité sans faire mention de la faculté de sociologie. Mais David Crochet, de son vrai nom, est alors revenu vers moi pour me dire que « Les projets sont associés aux facultés et non aux département »[S 12]. S'entame alors un débat qui fut transférée[S 13] dans la salle café pour le rendre accessible aux autres membres de la communauté. Au terme des discussions, nous sommes finalement arrivé à la conclusion qu'il fallait que je lance une prise de décision[N 4] pour renommer la faculté de sociologie. Lors de cette prise de décision[S 14], JackPotte[S 15], un ingénieur en informatique[S 16] et autre administrateur du site, avait déposé un message[S 17] pour nous tenir informé de la classification décimale universelle. Dans cette version de la CDU[N 5], le terme anthropologie y apparaissait plusieurs fois, une fois dans le champ des sciences sociales (anthropologie culturelle) et une autre fois dans le champ de la biologie (anthropologie physique). Cette observation appuyait donc ma proposition de renommer la faculté de sociologie en faculté de socio-anthropologie pour permettre ainsi, avec un seul mot et de façon explicite, de regrouper la sociologie et l'anthropologie au sein d'une codisciplinarité, tout en y excluant l'anthropologie physique.

L'acceptation de ma proposition à l'unanimité, fut pour moi une double satisfaction. D'une part celle de pouvoir présenter mon projet de mémoire dans de bonnes conditions, d'autre part, celle d'avoir mener à terme ma première grande participation au sein d'un projet Wikimédia. Mais cette expérience suscita aussi un certain questionnement. Comment en effet une séparation entre la sociologie et l'anthropologie a-t-elle pu voir le jour et comment a-t-elle pu persister jusqu'à nos jours ? Pourquoi aussi devrais-je me situer dans le camps de l'anthropologie, alors que je bénéficie aussi d'une formation universitaire en sociologique au niveau de mon bachelier. Et finalement, pourquoi situer mon étude en anthropologie alors qu'elle pourraient très bien trouver sa place dans le champs de la sociologie ?

Coïncidence ou presque, je trouverai les réponses à ces questions dans une revue intitulée « socio-anthropologie », fondée en 1997 par Pierre Bouvier, dans le but d'aborder « les déstructurations et les recompositions qui sont au cœur du monde contemporain »[S 18]. Dans le premier numéro de cette revue[N 6], on s'y remémore en effet qu'à une certaine époque « l’anthropologie, la science de l’homme, s’est consacrée principalement à l'étude des peuples primitifs » (Grafmeyer et Joseph, l984, par. 12[6] cité par Hamel, 1997, p.2-3)[7]. On y découvre aussi l'idée selon laquelle « l’anthropologie incombe l’étude des sociétés sans écriture où se révèlent des cultures exotiques tandis que reviennent de droit à la sociologie les sociétés avancées dans l’urbanisation et l’industrialisation » (Hamel, 1997, par. 9)[7].

Voici donc qui répondait à ma question sur l'origine du clivage entre anthropologie et sociologie. Mais il ne s'agit là que d'une explication sur les origines, car aujourd'hui, l'expression peuples primitifs a disparu et je ne vois plus beaucoup de sens à la notion d'exotisme maintenant que des laboratoires d'anthropologie peuvent rassembler des chercheurs originaires des quatre coins d'un monde[S 19]. Quand au société dite « avancées » dans l'urbanisation et l'industrialisation elle se retrouve maintenant partout sur le globe. De plus, et ce dès la fin du vingtième siècle déjà, les terrains anthropologiques n'ont cessés de se diversifier et de s'intéresser au monde occidental et contemporain. Parmi les premiers travaux attestant ce changement, on retrouvera par exemple les travaux d'observations participantes réalisés dans le monde du travail par Pierre Bouvier (1989)[8] déjà cité précédemment. Avec Marc Augé (1995)[9], Pierre Bouvier sera aussi par ailleurs, l'un des premiers anthropologues francophones à parler d'une « Socio-anthropologie du contemporain » (Bouvier, 1995)[10]. Mobiliser de nos jour la question l'exotisme et d'un prétendu stade d'avancement des sociétés pour dissocier l'anthropologie de la sociologie n'a donc à mes yeux plus aucun sens.

Reste alors la possibilité de distinguer les deux disciplines par leurs approches et leurs méthodes. Mais, là aussi, les choses se discutent. Suite à l'arrivée du courant interactionniste au sein de l'école de Chicago, les pratiques anthropologiques, telles que l'ethnographique et l'observation participante furent en effet adoptées par la sociologie dans une approche que Harold Garfinkel intitulera un jour « l'ethnométhodologie » (Garfinkel, 2016©1967)[11]. Voici ce que dit la revue socio-anthropologique à ce propos :

« L’école de Chicago constitue d’ailleurs un véritable laboratoire des méthodes anthropologiques, et le crédit dont celles-ci bénéficient lui assure la suprématie sur la sociologie américaine jusqu’en 1935. A cette date, elle est en butte à la vive concurrence des sociologues de Columbia University de New York qui prennent prétexte des méthodes utilisées pour contester sa domination. Le « conflit des méthodes » s’exacerbe alors et verra bientôt la victoire des méthodes quantitatives puis, en conséquence, le déclin des méthodes qualitatives - des méthodes anthropologiques en sociologie pour être précis - ainsi que la fin de l’hégémonie de l’école de Chicago » (Hamel, 1997, p.3)[7].

Nous voyons donc qu'une opposition des méthodes peut apparaître au sein d'une même discipline et ne représente donc plus un argument spécifique permettant de distinguer l'anthropologique de la sociologique. Quand à la « victoire des méthodes quantitatives », elle est très relative car on serait en droit de se demander aujourd'hui : quelle est encore le sociologue qui se verrait interdire la pratique de l'ethnographie, de l'étude de cas, ou autre démarche inductive ? Il est vrai par contre que l'anthropologie, celle que je connais, que l'on m'a enseigné et que je pratique aujourd'hui, reste bien à l'écart des démarches déductives, ou hypothético-déductives. Au terme de ce raisonnement, j'aurai donc tendance à croire que ce qui distingue l'anthropologie de la sociologie de nos jours. c'est le maintient d'un certain « corporatisme » (Olivier de Sardan, 2008, p.36)[12] présent au sein des universités. Un constat bien triste, car les appartenances sectaires nuiront toujours à l'échange entre chercheurs et donc in fine au progrès et au développement des connaissances et de la science en général.

Mais comme le dira Rémi Bachelet, maître de conférences à l'École Centrale de Lille[S 20] et contributeur du projet depuis septembre 2009[S 21], sur Wikiversité, « On est loin des guerres de disciplines !»[S 22]. A l’abri de cette écueil, je m'y suis donc senti libre de produire une étude ethnographique et inductive tout en intégrant dans mon étude qualitative les données et analyses quantitatives, tant incontournables que problématiques de par leur surabondance.

Comment intégrer l'analyse quantitative d'un Big Data statistique et textuel au sein d'une étude qualitative ?[modifier | modifier le wikicode]

Suite à cette première expérience de terrain qui me sensibilisera à la pratique d'une socio-anthropologie non partisane, viendra une autre remises en questions portant cette fois sur la manière d'intégrer au sein d'un travail ethnographique typiquement considéré comme étude qualitative, une multitude de données quantitatives ou statistiques et de textes de discussions librement accessibles sur mon terrain.

Pour clarifier les choses, il est peut-être bon de se rappeler qu'une donnée quantitative, au contraire d'une donnée qualitative se caractérise par quelque chose de mesurable. Comme exemple trivial, nous avons cette citation de Rosie Stephenson-Goodknight au sujet des éditeurs de Wikipédia : « You can imagine probably 90 percent being men »[S 23], l'information « 90 % » sera d'ordre quantitative tandis que l'information « homme » sera d'ordre qualitative. Mais, il faut ensuite garder à l'esprit qu'une donnée quantitative peut être la source d'un donnée qualitative et vice versa. Les 29 entailles présentes sur l'os de Lebombo, le plus ancien bâton de comptage connu à ce jour, est un très bel exemple. Ces marques attestent d'une part, que les premières manifestations scripturales humaines étaient d'ordre quantitative, mais aussi, elle nous permettent de supposer, de par leur nombre (donnée quantitative), qu'elle furent réalisé par une femme africaine (donnée qualitative) en référence à son cycle menstruel (Darling 2004)[13].

Il est donc important de souligner ici qu'une étude dite qualitative, ne peut se permettre d'ignorer, ou même de négliger, des données quantitatives présentes sur le terrain. Et comme dit précédemment, il se fait que l'espace en ligne du mouvement Wikimédia regorge d'une quantité insondable de données quantitatives, tantôt à l'état brut, tantôt sous forme de tableaux statistiques et d'illustrations libres d'accès et d'utilisation.

Pour comprendre cette situation, il faut savoir que la grande majorité des sites Web contenant les projets wikimédia sont gérés par un programme informatique appelé MediaWiki et que ce programme enregistre instantanément et automatiquement la totalité des actions faites par les contributeurs et les programmes informatiques qu'ils y mettent en œuvre, et ce dès la création du site. Toutes ces données sont dès lors archivées et rendues accessible à tout internautes (à quelques exceptions près[N 7]) par un classement chronologiquement sous forme de liens listés dans des pages de journaux ou des pages d'historiques de contributions toute deux paramétrables (voir fig. 1.2 et 1.3 ci-dessous).

Fig. 1.2 : Copie d'écran des journaux du projet Wikiversité francophone.
Fig 1.3 : Copie d'écran de la page affichant l'historique des contributions d'un utilisateur sur le projet Wikiversité francophone.

En plus de leurs archivages et de leurs facilités d’accès, toutes ces informations sont publiées sous licence creative commons CC.BY.SA. Selon les termes de cette licence, toutes ces données sont donc libres d'exploitation et de republication, tel quel, ou dans des travaux dérivés, sous deux conditions: premièrement, « créditer l'Œuvre, intégrer un lien vers la licence et indiquer si des modifications ont été effectuées à l'œuvre », deuxièmement, « diffuser l'œuvre modifiée dans les même [sic] conditions, c'est à dire avec la même licence avec laquelle l'œuvre originale a été diffusée »[S 24]. Cette licence représente donc une véritable aubaine pour les chercheurs et plus précisément pour les statisticiens comme en atteste l’existence d'une multitude de sites web présentant des analyses effectuées en temps réels sur base de données récoltées par API directement sur les serveurs hébergeant les sites Wikimédia[N 8]. À leurs tour, licence oblige, ces analyses statistiques sont publiées sous licence CC.BY.SA et sont donc disponibles pour les chercheurs dans les conditions qui viennent d'être présentées.

Au delà de cette profusion de données quantitatives et statistiques, le mouvement Wikimédia est aussi producteur d'une quantité insondable d'informations textuelles permettant de constituer des corpus de tailles considérables. Tout cette information provient des nombreux lieux de discussions disséminés sur la toile au niveau des projets, des listes de diffusions de courriels [S 25] et plus récemment de l'espace communautaire Wikimedia space[S 26] lancé le 25 juin 2019[S 27].

Il semblerait d'ailleurs que la surabondance d'informations textuelles ne soit pas propre à l'environnement Wikimedia, mais qu'elle serait plutôt liée au contexte numérique. Olivier Servais, ethnographe au sein de l'univers virtuel World of Warcraft en témoigne lorsqu'il se pose des questions similaires aux miennes : « Comment dès lors concilier cette gestion de données massives avec cette ambition qualitative ? Comment faire du big data textuel qualitatif dans ce contexte numérique ? » (Servais, p.61, à paraître)[14].

(Texte à investiguer[15][16][17][18]) Devant une tel quantité d'information textuel, le chercheur doit donc se situer entre deux extrêmes : soit faire l'impasse sur un traitement exhaustif des données statistiques et textuelles au risque d'offrir une vision partielle et potentiellement fausse de la réalité, soit se lancer dans un traitement informatisé des données quantitatives et des corpus linguistiques au risque cette fois de manquer de compétence, de temps d'investigation et de puissance informatique.

Un certain équilibre peut je pense être atteint dans un processus d'aller-retour récursif entre, d'une part, des informations extraites d'un traitement informatique, et d'autre part, les résultats obtenus au départ d'un travail ethnographique plus classique reposant par exemple sur des entretiens semi-directifs et une observation participante prolongée. Alors que le dispositif de traitement informatisé permettra d'extraire des informations utiles à l’accomplissement du travail ethnographique, celles récoltées durant les observations de terrain et les entretiens permettront quand à elles, de configurer le dispositif informatique dans le but d'extraire de nouvelles informations utiles à la recherche. Au final, cet aller-retour constituera aussi une belle occasion pour le socio-anthropologue de prendre régulièrement distance par rapport à son terrain pour revenir avec de nouvelles informations qu'il pourra confronter à l'opinion des acteurs.

Comme exemple de traitement des données quantitatives, voici comme cas de figure développé en annexe 3, une analyse statistique faite au départ des rapports financiers publier sur le site de la fondation Wikimedia[S 28]. Cette analyse aura abouti à la production d'un histogramme très parlant concernant les dépenses de la fondation. Dans ce graphique (voir fig. 1.4 ci-dessous), nous voyons apparaître clairement que, d'une façon croissante, une grande partie du budget de la fondation est alloué au paiement des salaires de ses employés alors que contre intuitivement, le coût d'hébergement des projets éditoriaux se serait relativement stable. Cette information est importante, car elle m'aura permis de mettre à jour l'article du projet Wikipédia francophone consacré à la fondation Wikimédia qui stipulait, en date du 26 juin 2018 et sur base d'une source datant de 2009, que « Près de la moitié des ressources financières [de la fondation] sont utilisées pour acheter de nouveaux serveurs et payer l'hébergement »[S 29]. Cette information obsolète aura probablement influencé le contenu d'une de la deuxième vidéos du WikiMOOC 2017 dans laquelle on entendra l'affirmation suivante : « D'où viennent les fonds de la Wikimedia foundation ? Car fournir l'infrastructure technique, les serveurs pour le cinquième site Web le plus visité au monde, ce n'est pas gratuit. » (Guillaume, 2017, t. 4'04'')[19]. Nous voyons donc que cette analyse comptable, aussi rébarbative qu'elle puisse paraître pour un chercheur habitué aux études qualitatives, peut s’avérer crucial pour accéder à une certaine réalité de terrain ignorée, volontairement ou non, dans le discours des acteurs.

Fig. 1.4 : Histogramme illustrant l'évolution des dépenses de la fondation Wikimédia de 2004 à 2017.

Concernant le traitement des données textuelles, prenons un autre exemple développé pour sa part en annexe 4 de ce travail intitulée : « Utilité du logiciel de textométrie TXM dans le cadre d'une recherche ethnographique en ligne ». Il s'agit dans cette exemple d'exploiter l'une des 300 listes de diffusion actives au sein du mouvement Wikimédia et réparties par projets et/ou des sphères linguistiques. Toutes ces échanges de courriels sont en effet archivées mois par mois, historicisées et rendues librement disponibles sous licence CC.BY.SA au niveau d'un site hébergé par la fondation Wikimédia[S 25]. Au départ des archives de la liste de diffusion intitulée « Wikimedia-l »[S 30], réputée être un espace de discussion pour « la communauté wikimédienne au plus large du réseau des organisations »[S 31], il est possible de constituer rapidement des corpus textuel et les soumettre à un logiciel de traitement automatique du langage naturel.

Le logiciel choisi fut TXM, un programme informatique co-développé par deux universités française. Ce programme me permit par exemple de découvrir au départ d'un simple requête lexical, et en référence au mot « the » apparaissant à une fréquence de 1869554 fois, que le signe « @ » apparaissait dans le corpus 879105 fois, tout de suite suivit du mot « gmail » apparaissant lui 877346 fois. Un simple requête au départ de laquelle on peut donc conclure que les utilisateurs de cette liste de diffusion communique pour la quasi totalité au départ d'un compte Google. On y verra ensuite que les premier noms/prénoms apparaissant dans la liste seront « Gerard » (27888), suivit de « Erik » (21924) et de David (20624). Un analyse des occurrences dans le texte permettra ensuite de voir que les noms « Gérard » sont associé à la personne de « Gerard Meijssen » (11096) faisant l'objet d'un article sur Wikidata[S 32] mais aussi de « David Gerard » (12717)dont on peut retrouver la page utilisateur détaillée sur Wikipedia[S 33] et que le nom « Erik » est principalement associé à la personne d'« Erik Moeller » (8616) présentée dans un article de Wikipédia[20].

Nous voyons donc qu'au départ d'informations textométriques très basiques produites au départ du logiciel TXM, ils nous est déjà permis d'une part, de remarquer une grande corrélation entre l'usage de la mailing list et la possession d'un compte gmail, mais aussi d'autre part, de repérer quelques personnes très actives au sein de la liste et même de connaitre leur adresse email. Toutes ces informations sont bien sûr très utiles au travail ethnographique puisque elle permettrons de rencontrer par courriel des interlocuteurs privilégiés susceptibles de narrer de façon globale et historique ce qui se passe dans ce lieu de discussions.

Dans des analyses et fonctions plus poussées, TXM permettra aussi de faire apparaître des illustrations graphiques permettant par exemple de visualiser l'évolution de la fréquence d'un mot au sein des conversations. L'exemple ici sera repris du mot « harassement » (harcèlement en français) et l'évolution du nombre d'apparitions au sein de la liste de diffusion se visualise au départ de la fig x présentée ci-dessous.

Progression du mot « harassment » dans les archives de la liste de diffusion Wikimédia.
Fig. 1.5 Progression du mot « harassment » dans les archives de la liste de diffusion Wikimédia.

Nous voyons donc apparaître dans ce graphique que le sujet du harcèlement est apparu relativement tôt et par vagues successives dans l'histoire du mouvement Wikimédia[N 9]. Le sujet du harcèlement semble donc important et devra donc être considéré lors des observations de terrain. Mais avant cela, une analyse en plein texte est déjà rendue possible via TXM grâce à son outils de recherche de concordance qui affichera une liste d’extraits de texte centré autour du mot pivot harassment (Voir fig. 1.6 ci-dessous).

Graphique illustrant la recherche en plein texte par concordance du mot harassment dans le corpus tiré de la liste de diffusion archivewikimediaL.
Fig. 1.6 Graphique illustrant la recherche en plein texte par concordance du mot harassment dans le corpus tiré de la liste de diffusion archivewikimediaL.

En sachant ceci, nous voyons donc qu'une démarche réciproque, c'est a dire non plus de partir de l'analyse textométrique pour nourrir la recherche de terrain, mais bien de partir de la recherche de terrain pour nourrir les analyses produite au départ du logiciel TXM. En effet, le mot harassement n'a pas été choisi par hasard. Le sujet du harcèlement est en effet très présent dans mes observations de terrain, avec pour exemple des témoignages très détaillés comme celui fourni par la contributrice Idéalité sur sa page utilisatrice[21]. Dans ce cas précis d'une expérience vécue au sein de la communauté Wikipédia francophone, il serait aussi intéressant d'établir une analyse textométrique au départ de corpus tiré cette fois des lieux de conversation existant sur Wikipédia pour en extraire au départ du mot « Idéalité » des informations statistiques,mais aussi s'octroyer un accès rapide et localisé aux propos qu'elle aura échangés avec la communauté. De ces lecture apparaîtrons sans doute de nouveaux mots clef ou des pseudonymes d'acteurs important dans l'expérience décrite que l'on pourra à leur tour mobiliser pour refaire des analyses similaires et ainsi de suite.

Pour ne pas alourdir cette section, une présentation plus approfondie des requêtes syntaxiques, notamment type SQL, et mobilisant la lemmatisation des corpus est détaillée autre part. Mais nous en savons assez pour voir que grâce à un traitement informatisé de corpus textuels issus d'un terrain ethnographique en ligne, il devient dès lors possible de comparer et de confronter le discours des acteurs ou actrices entre eux mais aussi par rapport à leur propres dires récolté hors ligne ou en ligne dans des endroits distribués. A un niveau plus avancé enfin, un chercheur autre que moi plus spécialisé en anthropologie linguistique par exemple, pourrait aussi se lancer dans un travail d'analyse du discourt.

Faute de temps et de compétences, je me limiterai pour ma part à utiliser TXM dans le contexte que je viens de présenter. Un travail qui me semble déjà conséquent pour un homme seul et que je me réjouis de faire dans l'idée de pouvoir comparer, sans désire d'accusation ou de stigmatisation aucune, « imaginaire social » des acteurs du mouvement Wikimédia (Castoriadis, 1975)[22] à la réalité de mon terrain d'observation.

Entre imaginaire et réalité, la recherche d'une juste représentation des choses[modifier | modifier le wikicode]

Voici donc un troisième questionnement bien connu des socio-anthropologies et que mon terrain d'étude m'oblige à reconsidérer : Peut-on faire confiance au discourt de nos interlocuteurs et informateurs de terrain pour rendre compte de la réalité ? Et si non, comment traiter l'imaginaire des acteurs en rapport aux réalités de terrains.

L'histoire de la socio-anthropologie nous a déjà appris que l'ethnographie en tant que méthode d'observation de la réalité pouvait atteindre certaines limites, voir même dans certains cas les plus extrêmes, produire des omissions ou des erreurs flagrandes.

Parmi les exemples les plus connus figurent les travaux de Marcel Griaule en pays Dogon, et notamment son ouvrage intitulé Dieu d'eau : entretiens avec Ogotemmeli (Griaule 1948)[23] contesté par Wouter Eildert Albert van Beek (1991)[24]. Un autre exemple, dans la sphère anglophone cette fois, constituera les travaux de Margaret Mead et son ouvrage intitulé Coming of age in Samoa : a psychological study of primitive youth for western civilisation (Mead, 1928)[25], critiqué lui aussi à maintes reprises et finalement remis en cause lors d'une enquête menée par Serve Tcherkésoff. Dans celle-ci, on y apprend par exemple que la chercheuse « habitait au poste américain de l’île et conduisait des entretiens, par interprètes, avec une cinquantaine de jeunes filles » (Tcherkésoff 1997, p.3)[26]. Si l'on se limite à cette information sur sa méthode, nous voyons que chercheuses n'aurait pas pris le soin de vérifier le contenu de ses entretiens avec une observation participante ou tout autres méthodes permettant de recouper des informations qui se sont avérées fausses par la suite ou du moins mal interprétée selon les écrit de Derek Freeman (1983)[27].

Ces deux leçons d'histoire proviennent de terrains ethnographiques que l'on pourrait qualifier de classiques et qui se déroulèrent bien avant l'arrivée des nouvelles technologies de l'information et de la communication. Les choses ont bien changé depuis et certainement pour les socio-anthropologues amenés à travailler dans, sur, ou avec des espaces et outils numériques. Elle ont changé certes au niveau de la diversité des terrains, mais sans pour autant rendre obsolète les leçons d'histoire concernant les question de méthodologie en socio-anthropologie.

Prenons par exemple connaissance de l'article de Thierry Boissière dans lequel il nous fait part de sa « socio-anthropologie à distance » avec des « informateurs skype » (Boissière, 2015, p.124)[28] dont les propos sont parfois difficiles à vérifier ou recouper. Une situation non choisie cette fois, mais qui nous fera penser à celles de Marcel Griaule et Margaret Mead. Voyons à présent ma propre expérience de recherche au sein du mouvement Wikimédia où il est loisible d'observer librement, en temps réel ou asynchrone, clique par clique, l'historique complet de presque tous ce qui se passe sur la partie numérique de mon terrain d'observation. D'un coté donc, un chercheur qui n'y a d'autre choix que d'accorder une certaine confiance aux informateurs et de composer avec les risques liés au « syndrome narratif » (Farrugia, 2009)[29] produisant un « reflet déformé du réel » (Kaufmann, 2011, p.63)[30], de l'autre, un terrain que l'on pourrait qualifié d'holoptique ( ou l'on pourrait se demander si s'entretenir de façon individuel avec les acteurs fait sens tant leur vies et leur opinions peuvent être observables, comme il a été vu de manière précise, exhaustive, facile et libre d'accès, au départ d'un simple ordinateur connecté à Internet.

Voici donc deux cadres de recherches diamétralement opposés, mais pas complètement, car dans un cas comme dans l’autre ces deux travaux doivent répondre à des attentes liées au travail de production scientifique. Dans le cadre d'une socio-anthropologie à distance, et comme le préconise l'auteur, il ira de soi par exemple que les informations récoltées par skype soient recoupées par d'autres informations provenant d'autres sources tels que les communiqué de presse ou autre informations transmises sur les réseaux sociaux. Dans le cadre de mon travail, j'envisage bien évidement aussi d'établir des entretiens avec les acteurs et actrices de terrain, non pas pour décrire ce que je peux observer moi-même, mais bien pour accéder à leurs intériorités et leurs imaginaires. En effet, au delà d'une réalité tangible, je tiens à ce que mes travaux décrivent aussi de manière précise « La construction sociale de la réalité » (Berger, 1996)[31], produite un « imaginaire comme tel » (Castoriadis, 2008)[32] emplis de toutes les dissonances cognitives (Festinger, 1957)[33] inhérentes à la nature humaine.

Voir et comprendre les différences entre imaginaire et réalité me semble donc être une démarche incontournable pour comprendre objectivement mais aussi sereinement ce qui se passe sur un terrain d'étude socio-anthropologique. Car dans les sociétés humaines, l'imaginaire prend souvent le pas sur la réalité. comme l'illustre parfaitement. Le « mythe anthropologique » (Freeman, 1983)[27] sur la sexualité à Samoa promu par les écris de Margaret Mead, l'étude la plus citée depuis 1928 dès qu'il s'agit de parler d'éducation, de sexualité et d'adolescence en est un parfait exemple et fera dire à Serge Tcherkésoff, suite à un examen approfondit du dossier que cette épisode pourrait « être l’occasion de s’interroger sérieusement sur les moyens dont disposent les sciences sociales pour conduire leur autocritique. » (Tcherkésoff, 2001, p. 157)[26]. Un réflexion de première importance me semble-t-il qui nous invite à réfléchir sur comment rendre le contenu d'un travail de socio-anthropologie numérique plus réfutable.

Une « webographie » au service de la réfutabilité[modifier | modifier le wikicode]

Partant du constat qu'en science aucune théorie ou point de vue ne peut être considéré comme définitif, le concept de réfutabilité proposé par Karl Popper (1963)[34], invite les producteurs de travaux scientifiques à offrir à leur audience toutes informations propices à la ré-expérimentation de leurs observations et analyses. Ces ré-expérimentations auront pour but de confirmer ou d'infirmer (réfuter) les faits, propos, point de vue ou théories d'un auteur de tel sorte à établir ce que l'on pourrait appeler le degré de scientificité ou autrement dit le niveau de plausibilité d'un travail scientifique. Face à cette proposition, Jean-Claude Passeron dira que de tel attentes épistémologique sont incompatibles avec « la pertinence empirique des énoncés sociologiques [qui] ne peuvent être définie que dans une situation de prélèvement de l’information sur le monde qui est celle de l’observation historique, jamais celle de l’expérimentation. » (Passeron, 2006, p. 554)[35].

Autrement dit, en sciences sociales, il semblerait impossible d'offrir aux lecteurs d'un écrit scientifique la possibilité de reproduire l'expérience d'une observation à l'identique en raison d'une distanciation temporelle irréversible. Le lecteur sera toujours dans l'incapacité de revivre au même instant et donc de façon identique, l'expérience ou l'observation d'un phénomène décrit par un auteur. Pour cette raison, Jean-Claude Passeron considère les sciences sociales comme des sciences historiques qui doivent répondre à un régime de vérité différent des sciences dites de la nature (id.).

À cette impasse épistémologique d'ordre temporel peut s'ajouter une autre impasse d'ordre spatial dans le cas de travaux ethnographiques réalisés sur des terrains éloignés ou difficilement accessible pour le lecteur. En socio-anthropologie certain auteur parle d'ailleurs d'un « pacte ethnographique » (Olivier de Sardan, 2008, p.28)[36] grâce auquel « seuls les ethnologues se sentent libérés d'expliquer comment ils ont su tirer d'une expérience unique un ensemble de connaissances dont ils demandent à tous d'accepter la validité. » (Descola, 1993, p.480)[37]. Autrement dit, ce qu'un ethnographe demandera implicitement à ses lecteurs au travers de ce « pacte », c'est : faite moi confiance, même si je ne vous apporte pas les moyens de le vérifier ce que je vous raconte, croyez moi sur parole.

Nous parlions précédemment de l'imaginaire des acteurs de terrain comme facteur limitant l'accès à la réalité de terrain, voici maintenant venu le moment de parler de l'imaginaire de l'ethnographe. À ce sujet, l'une des polémiques les plus connue concerne les écris de Carlos Castañeda. Traduis en 17 langues et vendus à 8 millions d'exemplaires, les 15 livres de Castañeda[S 34] sont considérés aujourd'hui comme une œuvre autobiographie productrice de faux (Simon et Bibeau, 2004, p.11)[38]. Dans ses ouvrages Castañeda décrit un enseignement reçu par un mystérieux chaman répondant au nom de Don Juan Matus, dont personne n'a jamais réussi a retrouver la trace. Robert Marshall retrace en quelques ligne l'histoire de cette polémique :

« Le statut des livres en tant qu'anthropologie sérieuse n'a pratiquement pas été remis en question pendant cinq ans. Le scepticisme a augmenté en 1972 après que Joyce Carol Oates, dans une lettre au New York Times, ait exprimé son étonnement qu'un critique ait accepté les livres de Castaneda comme non fiction. L'année suivante, Time publia un article de couverture révélant que Castaneda avait beaucoup menti sur son passé. Au cours de la décennie suivante, plusieurs chercheurs, notamment Richard de Mille, fils du légendaire réalisateur, ont travaillé sans relâche pour démontrer que le travail de Castaneda était un canular. » (Marshall, 2007)[39].

Un tel épisode soulèvera donc la question de savoir où se place la limite entre l'ethnographie et la fiction ? (Narayan, 2008)[40]. À cette question Karl Popper répondra qu'il faut ré-expérimenter le vécu de l'ethnographe en retournant sur le terrain alors que Jean-Claude Passeron signalera qu'il sera impossible de ré-expérimenter les choses dans les mêmes conditions. D'ailleurs, les informateurs sont-ils toujours vivants ? N'ont-ils pas changé d'avis, de point de vue, d'imaginaire ? Et puis ce n'est pas tous les lecteurs qui pourrons partir à la recherche Don Juan Matus le shaman de Castaneda, ou se rendre sur les îles Samoa pour rencontrer les filles interrogées par Margaret Mead, ou encore programmer une rencontre avec Ogotemmeli, l'informateur de Marcel Griaule. Au bout du compte, toutes ces impasses demanderont au lecteur de se situer entre adhérer au pacte ethnographique,ou considéré sa lecture comme une potentiel œuvre de fiction.

Mais il se fait que ces impasse tentent à disparaitre dans le cas d'une étude basée, ou partiellement basée sur un observatioin du Web. Et ce fait est d'autant plus vrai que l'on travail dans un environnement aussi transparent et archivée que peut l'être le mouvement Wikimédia.Nous savons en effet que grâce au système MediaWiki de sauvegarde d'historiques librement accessibles, il est très souvent possible dans le cadre des activités en ligne au sein du mouvement wikimédia[N 10] d'offrir aux lecteurs un accès Internet vers l’information tel qu'elle aura été découverte par le chercheur. Concrètement parlant, il suffit pour cela de fournir des hyperliens ou plus précisément un permaliens qui redirigeront les lecteurs vers des pages Internet qui resteront dans l'état ou elles auront été examinées par le chercheur. Dans l'interface de MediaWiki, ces permaliens sont accessibles via item « Lien permanent » situé dans le menu de gauche apparaissant sur toute les pages des projet. Une autre manière plus précise de fournir une information figée sera de fournir le lien vers la page de « différences entre versions » (appelées « diffs » en jargon Wikipédien), celle qui s'affiche au départ d'un historique lorsque l'on veut consulté l'état d'une page avant et après une modification. Une des avantages de cette pages par rapport au permalien, c'est quelle affichera aussi le nom de l'auteur la modification et le moment exacte où elle a été faite.

Produire un hyperlien pointant vers des pages « diffs » représente par ailleurs une obligation procédurale dans le cadre par exemple d'une protestation à l'encontre d'un autre utilisateur. Sur la page Wikipédia:Contestation du statut d'administrateur[41], il est en effet clairement stipulé qu' « Une contestation doit être expliquée et étayée par des diffs ou entrées de journal, sinon elle n'est pas valide. ». Ces pages « diffs » ou du journal des activités du site présenté précédemment, permettront ainsi à chacun de vérifier ou « réfuter » les accusations faite à l'encontre d'une personne désignée administrateur du site. Typiquement, on y retrouvera des liens pointant vers des propos ou des actes contraires aux règles et recommandations en vigueurs au sein des projets. Pour exemple : des propos diffamatoires adressés à un autre utilisateur, la suppression abusive d'un article, le blocage arbitraire d'un utilisateur, etc.

A nouveau donc, nous voyons que l'univers Wikimédia m'aura servi d’inspiration sur la manière d'organiser mon travail ethnographique. De manière concrète, voici donc mes résolutions sur la manière dont je citerai les source en provenance du Web mobilisées dans ce présent travail : Chaque fois qu’apparaîtra une information ou une observation en provenance d'une page Web, celle-si se verra suivie d'un appel de note (chiffre en exposé précédé de la lettre s majuscule) redirigeant le lecteur vers le permalien qui lui permettra de retrouver l'information dans l'état identique à ma propre observation. Quand l'information proviendra d'une page MediaWiki, deux cas de figure sont possibles. Si il s'agit d'une information issue d'une page organisationnel, la référence pointera vers le lien permanent de la page dans sa version consultée. Si il s'agit d'une information au sujet des dires ou des faits d'un acteur de terrain, la référence pointera alors vers la page de différence entre la version pré et post écriture ou le journal des actions utilisateurs. Enfin, si la page n'est pas issue d'un site MediaWiki, la référence pointera dans ce cas vers une version archivée de la page conservée et visualisable sur le site du projet Internet Archive[S 35]. Au final, c'est donc toute une webographie qui trouvera sa place au côté de la traditionnel bibliographie apparaissant habituellement en fin d'ouvrage. De la sorte, dans la liste de références webographique apparaîtront donc les sources primaires, alors que dans la liste de référence bibliographique, figureront les sources secondaires.

Vidéo 1.1 Explications au sujet des sources primaires et secondaires destinée au éditeurs francophone de Wikipédia et produite dans le cadre d'un MOOC[42].

Cette distinction entre sources primaires et secondaires fera de nouveau écho à mon expérience de terrain. à un autre principe bien connu au sein des projets Wikimédia. Comme présenté précédemment dans la section « Choisir le terme socio-anthropologie et se tenir à l'écart du corporatisme » de ce chapitre, sur l'encyclopédique Wikipédia au contraire du projet Wikiversité, les contributeurs sont invités autant que possible à mobiliser des sources secondaires voir tertiaires dans la rédaction des article et le moins possible de sources primaires[43] (Voir à ce titre la vidéo 1.1 ci-contre). Dans le cas contraire, un travail contenant trop de source primaire, risquerait d'être perçu comme un travail de recherche original dit « travail inédit » en jargon Wikimédien et sera candidat soit à une suppression, soit à un transfère vers Wikiversité ou un autre projet Wikimédia plus adéquat. Pour exemple concret, les données issue d'un courrier postal ne sont pas acceptable sur Wikipédia[44], alors que les même données issues d'un article de presse le seront.

Remarquons enfin que le projet Wikipédia s'inscrit dans une rhétorique similaire à celle de Karl Popper lorsqu'elle demande à ses éditeurs de Citez ses source[45] dans une recommandation résumée en ces termes :

« tout contenu, mis en doute ou susceptible d'être mis en doute, doit être étayé par une annotation menant à une ou plusieurs références qui s'appuient sur des sources fiables et clairement identifiées. Cette page explique comment réclamer ou trouver des sources de qualité. »

Il s'agit donc bien de fournir au lecteurs et autres contributeurs la possibilité de réfuté les informations reprise dans un article en offrant la possibilité d'un retour à le source. Ce retour à la source, en plus de validé l'information, permettra aussi au lecteur de Wikipédia comme au lecteur de ce présent travail, de découvrir des informations périphériques à coté de celles sélectionnées d'autres qui auront été potentiellement omises de manière volontaire ou non. De la sorte, les références webographie offre donc au lecteur de se positionner sur la sélection et la manière de structurer l'information au sein du travail présenté.

Malheureusement, il reste enfin à traiter d'un autre enjeux épistémique touchant tout particulièrement la rédaction d'articles sur Wikipédia, au même titre que tous travaux bibliographiques tributaire de l'accès des sources secondaires. En effet, depuis longtemps déjà, ces sources font l'objet d'une dramatique marchandisation au sein de laquelle les prix d'accès au support papier ou numérique, peuvent parfois atteindre des prix exorbitants pour des personnes à simple revenus. Il est question pour certain d'un « oligopole d’éditeurs qui tire un profit maximum du fait que laboratoires scientifiques et chercheurs sont évalués en fonction des revues ou des maisons d’édition où ils publient leurs résultats »[46]. Dans un tel contexte, des « questions d'éthique concernent la publication scientifique » (Scheepmans, Wolf, 2016)[47] ne manquent pas de soulever le fait que limité l'accès à une production scientifique, c'est aussi quelque part limiter sa réfutabilité et donc sa scientificité. La nécessité d'une science ouverte se fait donc sentir. Une science dans laquelle toute information serait inconditionnellement accessible mais aussi, tant qu'à faire, respectueuse de la vie privée des gens.

Aspirer à une science ouverte et respectueuse de la vie privée[modifier | modifier le wikicode]

Classement des différentes licences, de la plus moins ouverte à la plus libre.
Classement des différentes licences créative commons, de la moins ouverte en bas à la plus ouverte en haut.

La distinction entre science ouverte (traduction du terme anglais open science introduit par Steve Mann) et science libre au même titre que la distinction entre logiciel libre et logiciel open source peut faire l'objet de tout un débat philosophique qui ne pourrait être reproduit ici dans son intégralité.

Dans le cadre du logiciel, ce débat s'est principalement établit entre deux figures importantes du milieu des hackers. Apparaît d'un côté Richard Stalleman, créateur de la première licence libre et fervent défenseur de ses quatre libertés fondamentales[S 36][N 11] mais aussi créateur de la clause récursive dite copyleft[N 12] faisant partie de toute les options possibles que l'on peut attribuer aux licences libres de type créative commons (voir schéma illustratif ci-contre). Apparaît ensuite de l'autre côté, Éric Raymond auteur de La Cathédrale et le Bazar[48] qui popularisera le terme open source en se détachant des aspects éthique et politique liés aux logiciels pour se concentrer principalement l'accès au code source. Voulant sortir de ce conflit idéologique, d'autres personnes enfin finiront par créer l'expression anglaise inclusive de « Free/Libre Open Source Software » abrégé FLOSS utilisé comme tel en langue française.

Pour éviter de retombé dans le travers d'un pareil débat idéologique, nous éviterons donc d'utiliser le terme de « Science libre » qui par ailleurs fait l'objet du titre d'un magazine publié sous copyright[S 37] au profit de l'expression « science ouverte » qui fait l'objet d'un article sur Wikipédia. Dans sa version du 11 mars 2019[S 38] cette article définit ma science ouvert comme : « un mouvement visant à rendre la recherche scientifique, les données et leur diffusion accessibles (à tous les niveaux d'une société « apprenante »). »[49], un mouvement donc directement inspiré du mouvement FLOSS et héritier des nombreuses licences dont il a déjà été question. Et il se fait que suite à la lecture de cette définition, j'ai pris la liberté de la reformuler cette de la sorte : « un mouvement visant à rendre la recherche scientifique et les données qu'elle produit accessibles à tous et dans tous les niveaux de la société » en laissant pour résumé : « Reformulation de la première phrase en vue d'une meilleure compréhension. »[50].

Une telle édition, que chacun peut expérimenter sur l'ensemble des articles produits au sein des projets Wikimédia, suffit à démontrer que la science peut, non seulement être pensée sous un aspect d'un libre accès et d'une libre utilisation, mais aussi comme il vient d'être expérimenter, dans l'idée d'une libre participation.

Dans cette optique de libre participation, j'ai pour ma part pris l'initiative de créer sur Wikiversité un Laboratoire d'étude du mouvement Wikimédia[51], dans lequel j'invite tout un chacun, et sans aucune forme d'élitisme, à s'investir dans l'étude du mouvement Wikimédia. En plus d'une invitation, cet espace représente aussi pour moi l'occasion de partager publiquement tout un ensemble de ressources découvertes lors de mes travaux de recherche et qui ne peuvent trouver leur place dans ma thèse de doctorat. Parmi ces ressources figurent notamment, un état de l'art sur le mouvement Wikimédia, un répertoire des acteurs du mouvement et de nombreuses listes d'hyperliens pointant vers des sources d'informations statistiques ou des sources et outils d'analyse divers.

Au delà de nous permettre d'imaginer une science ouverte à la participation, les projets Wikimédia offrent aussi, nous l'avons déjà abordé, une grande traçabilité dans la production et la reproduction du savoir. Concrètement cela s’opère via un mécanisme d'archivage rendu visible dans des pages d'historiques similaire à celle liée à l'article « science ouverte » que j'ai édité sur Wikipédia [52]. Sur cette page dont l'image figure ci-dessous, se trouve l'enregistrement de toute une séries d'informations produites lors de ma modification de l'article « Science ouverte »[N 13]. Ceci est une constante dans l'espace des projets numérique Wikimédia où chaque page de contenu possédera une page historique qui reprendra la liste chronologique de toute les actions et modifications faites par les éditeurs depuis sa création[N 14]. Soit une ligne par modification dans laquelle figure :

  • la page de contenu tel qu'il se présente actuellement (lien « actu »)
  • un page dans laquelle apparaît en gras (ajouté) et surligné (retiré) les modification faites au contenu (lien « diff »)
  • la page de l'article telle qu'elle figurait à la date de modification (sous format de la date et l'heure exacte de la modification)
  • la page utilisateur de l'auteur de la modification
  • sa page de discussion
  • une page reprenant l'historique de toutes les contributions de ce dernier
  • des pages d'informations techniques sur les balises

Comme informations supplémentaires, apparaissent aussi le volume de données en nombre d'octets que représente la page sur les serveurs informatiques, ainsi que le nombre d'octets ajoutés ou retirés lors de la modification, avec au final une note facultative de l'auteur de la modification résumant son action.

Page historique de l'article « Science ouverte »

Au départ de ces pages d'historiques, il sera aussi possible de comparer l'état d'un pages au fil du temps (voir video 6.1 ci-desous), mais aussi de comparer les changements entre deux éditions choisies et quelque soit le temps qui les sépare.

Vidéo 6.1 Évolution de l'article Pomme sur le projet Wikipédia francophone, du 20 novembre 2002 date de création au 26 janvier 2012.

Un tel dispositif, nous nous en rendons compte, va bien au-delà du « défi de la transparence » d'une science ouverte largement explicitée par Bernard Rentier (2019)[53]. En fait, ce que l'environnement numérique Wikimédia démontre, c'est qu'il existe une réponse positive à un certain fantasme lié à la technologie : « tout savoir sur autrui, figer le flux du monde et de la pensée dans une imaginaire d’immédiateté, contrôler tout également, et, enfin, faire preuve de ce qui est, mais que le commun des mortels ne peut d’emblée percevoir. » (Mazzocchetti, Servais, Boelllstorff, Maurer, 2015)[54].

Si cette réponse est positive, c'est parce qu'elle repose sur un cadre éthique très strict appliqué sur l'ensemble de l'espace numérique Wikimédia. On peut y accéder facilement au départ d'un hyperlien présent en bas chaque page des projets et qui sera libellé sur les projets francophones : « condition d'utilisation »[55]. Sur cette page d'information, le lecteur attentif trouvera ensuite un autre hyperlien qui lui permettra de se rendre sur une page consacrée cette fois à la politique de confidentialité[56].

A la lecture de tous ces contenus légaux, on s’aperçoit que la fondation Wikimédia légalement reconnue en Italie[57] comme dans de nombreux pays du monde, comme hébergeuse des projets Wikimédia ne laisse donc rien au hasard. Sur le projet Wikipédia francophone par exemple, il existe même une page consacrée au droit de disparaître[58] répondant quelque part à une certaine « écologie déséquilibrante de l'oubli » (do Kim, 2012)[59] propre à l'espace Web. Un droit à l'oubli qui, rappelons-le, fait l'objet du règlement no 2016/679, dit règlement général sur la protection des données (RGPD) édité par la commission Européenne.

Ainsi, au niveau du respect de la vie privée, plusieurs options s'offrent donc aux utilisateurs de l'espace numérique Wikimédia. La première, et la plus populaire, consiste à créer un compte utilisateur avec pseudonyme de telle sorte que les modifications et actions faites ne soient pas attribuées à sa propre identité. La seconde option plus fréquente parmi les utilisateurs moins actifs, est celle de contribuer aux projets sans utiliser de compte utilisateur et donc sans se connecter. Dans ce cas de figure, en lieu et place du pseudonyme utilisateur, apparaîtra l'adresse IP de la connexion Internet utilisée par l'utilisateur.

Cette deuxième option est donc moins respectueuse de la vie privée, car il faut savoir qu'au départ d'une adresse IP, il est possible de retrouver l'identité d'une personne dès le moment ou on en a l'autorité (judiciaire par exemple) et ce en contactant le fournisseur d'accès Internet (FAI). Ce dernier est en effet tenu obligé selon les lois en vigueurs dans les états, de conserver les informations nécessaires à l'identification de l'auteur d'un contenu ou d'une action apparus sur le Web. A titre d'exemple, en France, ces informations doivent être gardées un an[60], alors que sur le projet Wikipédia francophone, l'adresse IP des éditeurs connectés est confidentiellement gardées au niveau des serveurs informatiques pendant trois mois seulement pour être ensuite perdues à jamais[61].

Comme dernière option enfin, il est aussi possible de créer un compte utilisateur dans lequel on dévoile sa propre identité. Cela représente alors un choix personnel qu'il faut assumer tout en gardant à l'esprit qu'une partie de sa vie s'expose dès lors au yeux du monde connecté et de façon potentiellement irréversible. On le sait, sur le Web toute information publique peut toujours être sauvegardée par un internaute et réapparaître quelque part sur la toile après effacement. Les vidéos interdites de diffusion sur le Net, qui disparaissent et apparaissent sans cesse d'une page à l'autre en est un bonne exemple. Ceci dit, afficher sa réelle identité offre aussi l'avantage d'assurer la paternité de tout ses écrits et de les publier dans la plupart des cas[N 15] sous licence CC.BY.SA. Un tel choix peut être opportun par exemple : pour une personne en recherche de reconnaissance publique, quelqu'un qui voudrait éviter toute accusation de plagiat sur ses propres écriture, ou encore un chercheur tenu par un devoir de déontologie.

Toutes ces raisons réunies furent à l'origine de mon choix de créer un compte dévoilant mon prénom, mon nom et mon identité réelle, le 26 février 2011, jour du début de mon observation participante au sein de l'espace numérique Wikimédia[62]. Cette option, il faut le savoir, n'est pas forcément définitive. Il y a tout d'abord le droit de disparaître, cela a déjà été dit, mais aussi la possibilité technique de créer un ou plusieurs comptes anonymes à côté d'un compte qui ne l'est pas. D'autre part, il est aussi possible d'éditer les projets Wikimédia en prenant le soin de se déconnecter[N 16]. Au final, toutes ces options et dispositions garantissent donc le respect de la vie privée des acteurs wikimédiens, mais aussi, chose très utile pour le chercheur, le respect selon le souhait de ces derniers d'une anonymisation des données disponibles sur l'espace numérique Wikimédia.

Il existe enfin un autre dispositif socio-technique au sein de l'espace numérique Wikimédia qui m’apparaîtra très utile en tant que chercheur désireux d'expérimenter un nouvelle science ouverte tel qu'elle fut définie précédement. Ce système est un outil de notification appelé Echo. Il fut progressivement mis en place au sein des projets Wikimédia pour permettre aujourd'hui de notifier un utilisateur enregistré à partir de n'importe quelle page des sites Wikimédia. Cette notification se fait soit par courriel quand la fonction a été activée par l'utilisateur, soit par message dès que ce dernier se connectera à n'importe quel site Wikimédia.

Concrètement, il me suffit par exemple au sein de ce présent texte que je suis en train d'écrire sur Wikiversité de produire l'hyperlien : « Psychoslave » pour que l'utilisateur répondant au pseudonyme « Psychoslave » soit averti que je le mentionne ici. De la sorte, il saura que je désire attirer son attention sur cette page, avec pour intention dans ce cas-ci, le remercier de l'intérêt qu'il porte sur mes travaux. Pour ne pas attirer son attention, je pouvais écrire son nom d'utilisateur sans créer cet hyperlien caractérisé sur les projets Wikimédia par un affichage en bleu. Sans notification, Psychoslave devra alors faire une recherche laborieuse à l'aide d'un moteur de recherche interne ou externe à Wikiversité pour savoir que je parle de lui. Au contraire, si je le notifie, il recevra dans son mail ou son message de notification un hyperlien qui lui permettra d'accéder directement, grâce à un lien et sur un simple clique, à la partie de texte où j'ai placé son nom d'utilisateur. Grâce à un tel dispositif, les acteurs cités dans ma thèse directement écrite en ligne, pourront donc une fois tenu au courant des propos que je tiens sur eux, régir à ceux-ci pour exprimer par exemple des souhaits extra légaux au sujet du respect de leur vie privée.

Au final, ce qui apparaît comme un renforcement efficace des mesures déontologiques, permettra aussi d'établir un dialogue avec les acteurs et actrices de terrain, au sujet du contenu de mon travail. Tom Boellstorf anthropologue dans Second Life y avait pensé avant moi quand il invitait ce que je considère comme lui, des « collègues » et « interlocuteurs », à débattre dans sa maison virtuelle baptisée « Ethnographia » (Boellstorf, 2013, p.9,22 et )[63]. Un tel choix d'ouverture dans le cadre d'une science ouverte donne donc à penser une réelle co-construction dans la production de connaissances ethnographiques mixant le point de vue « émique » des acteurs (Olivier De Sardan, 2008, p.105)[12] à la production épistémique du chercheur.

Quand le dialogue s’immisce au sein même de l'écriture[modifier | modifier le wikicode]

« alors que traditionnellement, par l’observation participante, l’anthropologue contrôle la trame contextuelle de son terrain et le positionnement de ses informateurs, ce n’est plus le cas ici. Cette dissociation entre le contexte perçu par l’observateur immergé et le texte produit par le terrain, nécessite d’interroger à nouveau frais l’articulation des méthodologies d’enquête de terrain. » (Servais, p.62, à paraître)[14]

Une socio-anthropologie hyperpanoptique, c'est aussi une socio-anthropologie où le socio-anthropologue ne se retrouve pas seul en position d'observation à l'image du gardien de prison dans une architecture panoptique. Apparaît donc ici l'importance du préfixe « hyper » pour bien souligner le fait que l'observation devient réciproque entre chercheur et interlocuteurs. Ensuite et à partir d'une telle situation, naîtra donc l'idée d'établir un dialogue constructif entre observateurs et observés basé sur une transparence similaire et réciproque dans le but de produire un savoir ethnographie de qualité.

Conscient d'un tel phénomène, Sylvain Firer-Blaess n'hésitera pas à qualifier Wikipédia de : « modèle pour une société hyperpanoptique » (Firer-Blaess, 2007)[64]. L'idée d'une société hyperpanotpique lui sera venue de Nancy Fraser qui avait imaginé avant lui, et même avant l’existence de Wikipédia et des Wikis une « société disciplinaire parfaite [...] totalement 'panopticisée' [dans laquelle] tous se surveilleraient et se contrôleraient les uns les autres » (Fraser, 1985, p.178)[65]. La vision de Nancy Fraser quand à elle, avaient été inspirés des travaux de Michel Foucault et plus particulièrement de son travail sur l'univers carcéral (1975)[66]. Dans ceux-ci, l'auteur faisait référence à un concept architectural de Jeremy Bentham (1791)[67] intitulé panopticon, traduit en français par terme panoptique (voir illustration ci-contre). Ce que je propose à mon tour, c'est de récupérer le terme hyperpanoptique pour l'associer au terme socio-anthropologie dans le but de pouvoir mobiliser l'expression « socio-anthropologie hyperpanoptique » lorsque je veux faire référence au type de socio-anthropologie si particulière que m'invite à produire mes travaux ethnographique au sein d'un environnement numérique géré par le logiciel MediaWiki.

Dors et déjà, il est intéressant de resituer l'hyperpanoptisme au niveau de l'encyclopédie Wikipédia déjà décrite comme un lieu de « connaissance démocratique » (Foglia, 2008)[68]. Au sein de Wikipédia, la construction dialogique du savoir n'est pas toujours d'application, mais apparaît par souvent lors de conflits d'éditions entre auteurs d'un même article, conflits communément appelés au sein des communautés : « guerre d'édition »[69]. Lorsque deux éditeurs sont en désaccord sur le contenu d'une page, la communauté attend d'eux qu'ils cliquent sur l'onglet « Discussion » présent en haut de toutes les pages des projets Wikimédia. Une fois sur place, chaque protagoniste se trouve alors en position d'argumenter ses souhaits ou objections au sujet de l'article. On attendra aussi des utilisateurs que la discussion se fasse dans le respect d'un code de bonne conduite[70] qui sera rapidement notifié en cas de débordement. Si jamais le conflit d'édition venait à devenir un conflit entre utilisateurs, le débat sera alors normalement déplacé vers d'autres lieux de discussions dédiés à la résolution de conflits inter-personnels tel que le salon de médiation[71] ou dans les cas plus conséquent, en faisant appel à un comité d'arbitrage[72].

C'est donc dans ce même esprit de débat et en espérant ne jamais entrer en conflit avec quiconque, que j'invite tout un chacun à s'exprimer au sujet de mon travail et par rapport aux écrits que je publie directement sur le projet Wikiversité. Cette invitation ne concerne pas seulement les personnes de mon terrain d'étude, mais aussi toute autre personne qui le désire : membres de mon comité d’accompagnement, autres chercheurs ou même tout Internaute intéressé par le sujet. Les dialogues et débats, pourront avoir lieu sur plusieurs pages de discussion. Un premier espace de discussion principale[73] portant sur l'ensemble de ma thèse existe et bénéficie d'un système de discussions structurées qui permettra de simplifier les échanges avec les lecteurs pouvant être perturbés par la nécessité d'écrire en wikicode. En complément de cette page de discussion centrale, d'autres pages de discussions associées à chaque chapitre de ma thèse seront accessibles au départ d'hyperliens situés en dessous de chaque titre de chapitre avec cette exemple actif pour ce présent chapitre : « [ Réagir au contenu de ce chapitre ] ». Ses sous-espaces de discussion seront particulièrement destinés aux personnes actives au sein des projets Wikimédia étant donné que l'édition ne peut actuellement se faire qu'en wikicode. Cela permettra cependant d'établir un dialogue plus structuré et plus approfondi. Enfin, pour inciter les acteurs du mouvement à entrer en dialogue, je posterais dans différents espaces de discussion présents au sein de l'espace numérique Wikimédia, des messages qui notifieront les contributeurs à chaque fois qu'une nouvelle partie de mon travail sera prêt pour une relecture. A titre d'exemple, un premier message fut déposé dans le bistro, sorte de forum général du projet Wikipédia francophone, sous le titre « Avis de travail en cours »[74].

Remarquons toute fois que l'idée d'une écriture dialogique n'est pas une chose nouvelle dans le champ de la socio-anthropologie. Un anthropologue tel que Mondher Kilani parlait déjà dans les années nonante d' « une écriture dialogique plaçant le témoignage personnel et la voix des autres au centre du récit anthropologique » (Kilani, 1999, p.101)[75]. Il citait pour exemple dans la sphère francophone, les écrits de Philippe Descola (2006)[37], de Jeanne Favret-Saada (1977)[76] et les siens (Kilani, 1992)[77]. Mais il me semble toute fois que ce qui se dessine dans mon travail de recherche, va au-delà d'une écriture dialogique. J'y vois en effet quelque chose de plus proche de l'expérience vécue par Mondher Kilani lorsqu'il écrit :

« Mon texte n'est pas l'évocation d'une expérience subjective irréductible. Il est autant le produit d'une "vérité" négociée avec les oasiens qu'une construction explicitement adressée à un public lointain pour lequel je reconstruis les différents contextes de cette négociation » (Kilani, 1994, p.53)[78].

Une négociation donc que j'ai moi aussi en attente du processus dialogique mis en place au sein de ma thèse. Mais co-construction ne veut bien sûr pas dire coécriture. Une thèse de doctorat est en effet une épreuve qualifiante qui se doit d'être écrite par un seul auteur dans son intégralité. En raison de ce cadre institutionnel, il ne pourra donc s'agir que d'une co-construction des idées, mais en aucun cas du texte, même si des retouches au niveau orthographique ou syntaxique seront toujours les bienvenues et ce pour peu qu'elle restent identifiables comme telles.

Remarquons enfin, qu'un processus dialogique ne garantit pas à lui seul une construction dialogique du savoir. Pour que cette construction soit pleinement effective, il faut encore s'assurer que le dialogue puisse s'établir dans les deux sens. Joseph-Marie de Gérando, l'un des précurseurs de l'anthropologie moderne, écrivait ceci dans un texte publié au sein de la société des observateurs de l'homme : « Le premier moyen pour bien connaître les Sauvages [expression courante de son époque], est de devenir en quelque sorte comme l'un d'entre eux ; et c'est en apprenant leur langue qu'on deviendra leur concitoyen. » (de Gérando, 1800, p.13)[79].

Pour appliquer cette idée au niveau de la sphère internationale du mouvement Wikimédia, il me faut donc pratiquer sa langue véhiculaire qui n'est que l'anglais. Au niveau des projets éditoriaux par contre, la plupart de ceux-ci possèdent une version en langue vernaculaire, soit le français pour les projets francophones, le portugais pour les projets lusophones et ainsi de suite. Face à mes capacités linguistiques, je tenterai donc d'établir le dialogue en français, en anglais et en portugais. Mais avant de sentir « l'un d'entre eux »dans une des communautés d'éditeurs, encore faut-il maîtriser un autre composante du langage vernaculaire que représente le jargon Wikimédien et une autre composant du langage véhiculaire que constitue le wikicode. Sans connaître ce jargon, il peut s'avérer parfois difficile de tout comprendre tandis que la connaissance du wikicode apparait indispensable à la mise en forme de ses écrits.

Tout cet apprentissage me permet donc de communiquer aisément au sein du mouvement Wikimédia, mais pour qu'un processus de co-construction s'installe, je dois encore veiller à ce que mes écrits soient accessibles à tout public. Pas question donc d’adapter un style d'écriture ampoulé, rempli de jargon ou de néologismes scientifiques, faisant référence à un foisonnement d'auteurs et de théories pour au final rendre mon discours incompréhensible ou imbuvable à toute personne non initiée à ce genre de littérature. J'ai donc choisi autant que possible, d'adopter un langage familier aux éditeurs des projets wikimédia et finalement proche du style encyclopédique développé sur Wikipédia. Autrement dit, un langage simple, concis dans lequel je ferai apparaître un hyperlien pointant vers la page d'un des projets Wikimédia, à chaque fois qu'un concept ne me semble pas compréhensible par tous.

Une autre décision propice au dialogue sera d'entamer ou de poursuivre l’édition de certaine pages que je relierai à mes travaux d'écriture. Plus précisément, l'idée sera notamment de déplacer le dialogue et la co-construction de ma thèse au sein même d'un terrain d'observation que je côtoie depuis bientôt dix ans[80]. Pour ce faire, je prendrai un soin particulier à éditer d'une part, les articles consacrés au mouvement Wikimédia et à la fondation Wikimédia dans différentes versions linguistiques de Wikipédia, et d'autre part, les articles consacrés à une version linguistique de Wikipédia dans sa version linguistique. Par exemple, je travaillerai sur l'article Wikipédia en français au niveau de l'encyclopédie francophone, de l'article English Wikipedia sur l'encyclopédie anglophone, ect.

Afin d'aider le lecteur non Wikimédien à mieux comprendre l'espace numérique Wikimédia, je ferai aussi appel à une « métaphore heuristique ». Cette technique qualifiée de « redescription heuristique de la réalité » par Guy Bouchard (1987)[81] a aussi inspirée Paul Ricœur dans son ouvrage « La métaphore vive » de (2002)[82]. Le but du procédé en ce qui me concerne, sera de décrire l'espace numérique Wikimédia et l'espace Web dont il fait partie, avec des mots compréhensibles par tous. Pour ce faire, je choisirai comme métaphore celle du village, directement inspirée d'une émission radio bien connue en Belgique francophone intitulée « Le monde est un village »[83].

Il me restait enfin un dernier aspect important en matière de dialogue au sein du mouvement Wikimédia Pouvoir dialoguer correctement avec les acteurs impliqués dans la gestion informatique des projets, j'ai du aussi apprendre les langages informatiques qu'il utilisent le plus souvent. Les langages informatiques sont des langages en soi au même titre que les langages parlés et j'ai donc du apprendre, lors de formation à distance, le vocabulaire et la grammaire HTML, CSS, JavaScript, PHP et Lua.

Au finale, tous ces langages de programmation me permettent non seulement de mieux communiquer avec les acteurs du mouvement Wikimédia, mais aussi de mieux comprendre les enjeux d'un espace Web qui envahit tous les jours un peu plus le quotidien des êtres humains. « Code Is Law » (Le code fait loi[84]) écrivait Lawrence Lessig (2000)[85] au sujet de « la liberté dans le cyberespace ». Cette maxime dédiée à Internet et l'espace Web, garde pour moi tout son sens dans le mouvement Wikimédia. Cette espace numérique en pleine construction, il est parfois difficile de le décrire avant que les choses ne changent. D'où sans doute l'intérêt de produire une ethnographie en ligne avec une mise à jour perpétuelle au sein d'un espace ouvert et collaboratif. A ce choix stratégique s'ajoutera un autre : celui de se projeter dans le futur au cœur d'une démarche prospective.

S'inscrire dans la renaissance et prolongement d'une anthropologie prospective[modifier | modifier le wikicode]

L'expression écrite « anthropologie prospective » semble être apparue pour la première fois en 1888 dans un cours de George Vacher de Lapouge (1888, p.29)[86], mais le concept à proprement parlé d'« anthropologie prospective » fut créés par Gaston Berger (1956)[87]. « Dès 1955, il trace les contours d'une méthode nouvelle [la prospective] qui réconcilie savoir et pouvoir, finalités et moyens, en donnant à l'homme politique la possibilité de transformer sa vision de l'avenir en actions, ses rêves en projets. » (Durance, 2008, p.13)[88]. Au sein d'une humanité encore inconsciente d'un réchauffement climatique naissant, Gaston Berger observait déjà une dangereuse accélération :

« L'homme est devenu capable d'actes irréversibles (Berger, 1960a)[89]. Par ailleurs, cette accélération n'affecte pas tout, ni tout le monde, de la même façon ; des " décalages ", des tensions, apparaissent un peu partout, qui renforcent encore ce sentiment de transformation du monde (Berger, 1957a)[90]. » (Id.)[88].

En parlant d'accélération, Gaston Berger devait certainement faire référence à la révolution industrielle, déjà conscientisée en 1799 par Louis-Guillaume Otto, lorsqu'il affirmait dans lettre que « La révolution industrielle est commencée en France » (Otto, 1799 cité par Teich, 1996)[91].

Définie par son auteur comme science de « l'homme à venir (Berger, 1956b)[92]» (Durance, 2008, p.17)[88], l'anthropologie prospective aura donc pour objet d' « élaborer de nouvelles formes d'études prospectives, qui auraient comme sujet les différentes situations dans lesquelles l'homme pourrait se trouver dans l'avenir [...] Ces études devront s'attacher à dégager les structures profondes des phénomènes, puis faire jouer l'imagination pour esquisser les premier schémas des situation à venir » (Id.). Dans l'esprit de Gaston Berger, « Cette " mission " devra être confiée à des spécialistes de divers horizons (psychologie, sociologie, économiste, pédagogue, ingénieurs, médecin, statisticien, démographe, etc.). » (Id.)[88].

Afin de rassembler toutes ces disciplines un « Centre International de la prospective » fut créé en mai 1957, trois ans avant le décès de Gaston Berger qui en fut le premier président (Durance, 2008, p.19)[88]. D'autre centres naîtront ensuite sous la même impulsion, tel que le Centre d'études prospectives (Association Gaston-Berger)[93] ou encore le le centre d'anthropologie prospective de Rouen qui produira en 1973, une première et dernière publication[94] contenant les actes d'un premier colloque axé sur le thème « La psychanalyse d'aujourd'hui »[95] dans lesquels l'anthropologie prospective restera présenté comme un « projet d'unification et de synthèse » (Clancier, 1974, p.15)[96]. Pour la suite, Gaston Berger restera cité dans la littérature mais de moins en moins durant les vingt ans qui suivront son décès[97]. Mais le concept de « prospective » aura marqué les esprits et le huit avril 1968, le club de Rome connu pour son rapport sur Les limites à la croissance (Meadows, 1972)[98], mais aussi pour ses préoccupations au sujet d'une « crise planétaire » naissante.

Quand à l'anthropologie prospective, on n'en parlait déjà plus en 1979 dans un titre de la collection Que sais-je pourtant intitulé « La prospective » (Decouflé, 1979)[99]. Cependant, le concept réapparu soudainement en 2001, dans le titre de la revue Recherche Scociologique de l'Université Catholique de Louvain. Sous la direction de Mike Singleton (2001)[100], cette revue marquera les débuts d'un laboratoire d'anthropologie prospective dont je suis actuellement membre actif et quelque part héritier. L'anthropologie prospective, venait donc d'être réinventée quarante-cinq ans plus tard et de façon « inédite » (id., p.3)[100], comme le croyaient ses nouveaux fondateurs, ignorant à l'époque l’existence des travaux de Gaston Berger tombés dans l'oubli au cours des années 70. Un fait quelque peu amusant, puisqu'il s'agissait pour ces créateurs d'un acte de « réincarnation » (id., ), non pas de l'anthropologie de Gaston Berger, mais bien d'une anthropologie dont « on prédisait sa mort imminente » (Worsley, 1966[101] cité par Singleton, 2001, p.2)[100].

C'était aussi pour les créateurs de ce laboratoire, l'occasion d'établir une science transdisciplinaire (id., p.4)[100], et non plus interdisciplinaire telle qu'elle avait été conçue par Gaston Berger lorsqu'il rassembla au sein de son projet différentes disciplines scientifiques. A contrario, la stratégie du laboratoire d'anthropologie fut de rassembler au sein d'une unique discipline que représente l'anthropologique, des personnes originaires d'horizons scientifiques différents (droit, agronomie, histoire, économie, communication, astrophysique, etc.). Une autre stratégie adoptée par ce laboratoire influencé par son chef de fil, Mike Singleton, fut aussi de retrancher le fait anthropologique derrière un « fait d'anthropologues » (id., p.3) ou autrement dit, d'accorder plus d'importance et de reconnaissance aux travaux des anthropologues qu'à l'anthropologique elle même.

Si la stratégie de Mike Singleton était différente de celle de Gaston Berger, leur vision de l'anthropologie prospective convergeaient toute fois vers une perception holistique de la société humaine. Ce point de vue, je l'adopterai à mon tour dans l'étude du numérique comme partie intégrante de l'humanité (Heather, 2013, p.15)[102]. Contrairement à ma précédente étude ethnographique (Scheepmans, 2011)[5] où j'avais opter pour une observation « immersive » (id. p.120)[102] au sein de l'espace numérique Wikipédia, je choisirai donc cette fois, de mener mes observations[N 17] aussi dans les espaces hors ligne du mouvement Wikimédia, et même partout où j'aurai l'occasion de m'y rendre.

Faire de l'anthropologie prospective au LAAP (Hermesse, 2011)[103], comme au centre de Gaston Berger (Durance, 2010, p.19)[104], c'est aussi adopter une posture réflexive. Cette réflexivité, je la voudrais particulièrement présente au niveau d'un chapitre autobiographique et auto-ethnographique (Hayano, 1979)[105], qui aura pour but d'aider le lecteur à se situer dans le temps et dans l'histoire d'une révolution numérique vue au travers de ma propre expérience. Une expérience au cour de laquelle, le 3 mars 2011 à 14:05 très précise, je prenais par en créant mon compte utilisateur, à ce que certains ont appelé : « La révolution Wikipédia » (Assouline, )[106].

Opter pour une anthropologie prospective, comme la fait de son temps Gaston Berger (Durance, 2010, p.1)[104] et comme le fait aujourd'hui les membres du LAAP (Hermesse, 2011)[103], sera aussi pour moi une occasion de faire science de façon engagée. Pour ce faire, d'une part j'adopterai un discours direct au niveau des acteurs et actrices de mon terrain, d'autre part, j'utiliserai la première personne du singulier pour exprimer mes propres propos.

Reste en fin cette idée de Mike Singleton selon laquelle « on ne fait pas de l'anthropologie prospective pour satisfaire sa curiosité théorique [...] mais pour activer l'énergie humaine » (Singleton, 2011, p.52)[107]. Je suivrai donc ce dernier enseignement en me reppelant qu'injecter l'énergie humaine dans la théorie comme celui qui a opposé à une époque l'« anthropologie sociale » adeptes d'un structuralisme hérité des pensée d'Émile Durkheim et l'« anthropologie culturelle » attachée au culturalisme et au cultural studies. Et puis au finale, la théorie ne semble pas non plus être la chose la plus utile dans l'étude du mouvement Wikimédia. Car si l'on en croit le dernier mot d'un étude ethnographique précédente et conséquente : « le problème avec Wikipédia, c'est que cela fonctionne seulement en pratique, en théorie cela ne fonctionne pas »[N 18] (Jemielniak, 2015, p.192)[108].

Choisir, renoncer ou ne jamais en finir ...[modifier | modifier le wikicode]

Nous l'avons vu le terrain Wikimédia confronte le chercheur ethnographe à une telle masse de données qu'on est en droit de se demander si une étude exhaustive du mouvement Wikimédia, sous forme de monographie par exemple, est encore possible ? Je pense que la réponse est non et qu'elle restera valable dans tous les cas pour un chercheur seul. Vu la quantité d'informations et de données disponibles, une étude socio-anthropologique sérieuse du mouvement Wikimédia dans sa globalité demanderai à mon sens de mobiliser sur de nombreuses années une équipe de chercheurs pluridisciplinaires : des socio-anthropologie bien sûr, mais aussi des informaticiens pour la gestion des outils de recherche informatiques et la compréhension de l'architecture en ligne, des statisticiens pour le traitement des données quantitatives, des linguistes pour le traitement des corpus textuels, des historiens pour retracer rigoureusement l'histoire du mouvement, des géographes pour analyser l'impacte des origines géographiques diverses présentes mouvement, voir même des juristes maîtriser l'aspect juridiques liés aux licences et conditions d'utilisation en application au sein des projets, des psychologues pour comprendre le profil et la motivation individuel des acteurs, ou encore pourquoi pas des économistes et politiciens pour se pencher sur les questions de gestion et de gouvernance très spécifique au mouvent. Pour le dire d'une façon plus synthétique, le mouvement Wikimédia est tellement ouvert et englobant qui est susceptible d'intéresser et de mobiliser tout les disciplines de science humaine et sociale.

En ce sens, le mouvement Wikimédia représente assurément ce que Marcel Mauss a appelé un « fait social total » ou autrement dit un « fait social », soit selon Émile Durkheim, « toute manière de faire, [...] ayant une existence propre, indépendante de ses manifestations individuelles » (Durkheim, 1919, p.19)[109], mais total, et donc selon Mauss prenant exemple sur le don, un fait social qui met en branle la totalité de la société et de ses institutions ou en tout cas un grand nombre (Mauss, 2007, p.241)[110].

Le mouvement Wikimédia est un terrain « multi-situé » (Marcus, 1986, p.171)[111] que Chistophe Lazaro décria mieux que moi suite à un travail de recherche consacré à l'ethnographie des pratiques d'échange et de coopération au sein de la communauté Debian :

« paysage réticulaire au multiples dimensions, sa propension à la délocalisation rend illusoire toute observation strictement locale ; l'hétérogénéité des acteurs empêche d'appréhender dans son ensemble la portée de certains événements ; la volatilité et la fugacité des contenus [ce qui n'est pas le cas de mon terrain] rendent l'analyse particulièrement délicate [ce qui le cas de mon terrain par contre] ; enfin, la multiplicité des canaux de communication et des flux qui les parcourent finit par créer des enchevêtrement subtils qu'il s'avère difficile de démêler » (Lazaro, 2008, p.10)[112].

Face à l'impasse du terrain multi-situé tel qu'il sera décrit en détailles dans le chapitre suivant, ma stratégie sera donc d'articuler mon travail ethnographiques au départ cette espace singulier que représente le projet Meta-Wik. Il représente en effet à mes yeux, comme probablement aussi aux yeux de nombreux Wikimédiens, l'espace numérique central au mouvement Wikimédia. Ce sera donc autour de l'architecture de ce projets que je tenterai de donner sens à toutes mes données de terrains qu'elle soient issues d'observation en ligne ou hors ligne.

Par exemple, je n'hésiterai pas à décrire les incidences que peuvent avoir des décisions prises dans l'espace numérique Meta-Wiki sur les activités hors ligne du mouvement et réciproquement de marquer l'influence des activités hors ligne sur ce qui se passe au sein de l'espace numérique.

En guise de conclusion[modifier | modifier le wikicode]


Notes

  1. Bien que cette formulation soit ambiguë, on parle souvent de « travaux inédits » sur Wikipédia en référence à ce que la communauté anglophone nome de façon plus appropriée : « original research » que je traduirais pas l'expression travail de recherche original.
  2. Sur les projets éditoriaux Wikimédia, les administrateurs (aussi nommés sysop) sont des utilisateurs nommés par la communauté pour assurer la maintenance du site grâce à des outils techniques qui leurs sont réservé et qui leurs permettre de suspendre la publication de pages ou d'en empêcher l'édition aux autres utilisateurs, ou encore de bloquer un utilisateur malveillant, etc.
  3. Dans l'espace numérique des projets éditoriaux Wikimédia, chacune des pages des site web possède une page de discussion associée qui permet aux lecteurs ou éditeurs de la page de s'entretenir de dialoguer sur le choix du contenu de la page. D'autre part, chaque utilisateur enregistré au sein des projets bénéficie aussi d'une page de présentation et donc d'une la page de discussion associée à cette page de présentation. Cette page de discussion représente dès lors un lieu où l'on peut déposer un message public à l'intention de l'utilisateur. Cette espace représente le seul un moyen d'écrire à un utilisateur quand on ne possède pas son adresse e-mail et que la fonction « envoyer un courriel » n'a pas été activée par ce dernier au niveau de ses préférences personnelles.
  4. Selon les projets éditoriaux Wikimédia et leurs versions linguistique, il existent différentes façon de prendre des décisions collectives sur des changements majeurs qui pourraient toucher toute la communauté. Dans le cas précis du projet Wikiversité francophone, les prises de décisions sont faites sur des pages créées à cet effet, et dans lesquelles les membres de la communauté discutent en vue d'obtenir un consensus. Si nécessaire, et c'est souvent le cas, un vote sera organisé et la ou les propositions acceptées dès lors qu'il y a plus de 75 % des votes en sa faveur. Pour pouvoir voter, il faut répondre à certains critères d'éligibilités des votants essentiellement déterminés sur base d'une certaine ancienneté et un minimum de participation au sein du projet.
  5. La classification décimale universelle a connu plusieurs éditions depuis sa création en 1905 par les deux juristes belges Paul Otlet et Henri La Fontaine fondateurs de l’Institut international de bibliographie.
  6. Le premier exemplaire de la revue Socio-anthropologie comme ceux qui suivront son disponibles en accès ouvert sur le portail de ressources électroniques en sciences humaines et sociales OpenEdition.org.
  7. Certaines informations récoltées par le logiciel MediaWiki sont en effet masquées pour des raison juridiques liées par exemple au copyright ou au respect de la vie privée.
  8. Pour une liste voulue exhaustive de ces sources d'informations statistiques sur le mouvement wikimédia, voir la section « source d'information » du laboratoire d'étude du mouvement Wikimédia.
  9. À noté que interprétation de ce graphique doit se faire en tenant compte que la courbe illustre l'addition du nombre d'apparition. Une position verticale signifie donc une grande apparition du mot tandis qu'une courbe parfaitement plate signifie que le mot n’apparaît pas durant cette période.
  10. L'information pourrait cependant ne plus être accessible au lecteur si entre temps elle a été masquée pour des raisons légales ou, chose peu probable, si le site a été victime d'actions malveillantes au niveau des serveurs. À noté enfin que le choix de la fondation d'ouvrir de nouveaux espaces en ligne reposant sur d'autres logiciels que MediaWiki fait disparaître la possibilité de consulter des pages d'historiques. C'est notamment le cas depuis la migration du site de la fondation Wikimedia depuis l'adresse foundation.wikimedia.orgvers l'adresse wikimediafoundation.org mais aussi depuis la création du Wikimedia space. Un archivage de ces deux sites reste cependant disponible sur le site https://archive.org/ du projet Internet Archive, mais représentera toujours une source d'information bien plus limitée que ce que peut offrir le logiciel MediaWiki.
  11. Ces quatre liberté sont : « la liberté de faire fonctionner le programme comme vous voulez, pour n'importe quel usage (liberté 0) ; la liberté d'étudier le fonctionnement du programme, et de le modifier pour qu'il effectue vos tâches informatiques comme vous le souhaitez (liberté 1) ; l'accès au code source est une condition nécessaire ; la liberté de redistribuer des copies, donc d'aider les autres (liberté 2) ; la liberté de distribuer aux autres des copies de vos versions modifiées (liberté 3) ; en faisant cela, vous donnez à toute la communauté une possibilité de profiter de vos changements ; l'accès au code source est une condition nécessaire. »
  12. Plus précisément, cette clause oblige l'auteur d'un produit nouveau dérivé d'un produit ancien placé sous copyleft à placer le son nouveau produit sous la même licence que le produit ancien utilisé. La question du copyleft sera abordée de nouveau dans le chapitre : « Servitude volontaire ou volontariat serviable ? »
  13. Les modifications faite aux pages sont directement visibles en substance sur une page différenciant le contenu avant et après l'édition. Le sujet sera de nouveau abordé dans la prochaine section de ce chapitre.
  14. Certaines modifications peuvent être masquée pour des raisons légales suite à une plainte par exemple, mais ce cas de figure reste relativement rare.
  15. Dans certains cas comme sur le sites Wikidata et plus récemment sur Wikimédia commons, certaines contributions sont publiées sous licence CC0.
  16. Remarquons que ce qui est librement faisable techniquement, n'est pas forcément autorisé par les règles mises en place au sein des communautés. Créer plusieurs comptes dans dans le but d'influencer davantage la gouvernance des projets est en effet proscrit et fait l'objet de contrôle rendu possible par d'autres dispositif sociotechniques intégrés dans l'espace numérique Wikimédia.
  17. Dans le but de donner un aperçu complet sur mon observation participante, mon parcours wikipmédien est retracé de façon exhaustive au niveau de ma page d'utilisateur sur le site Meta-Wiki.
  18. Texte original : The problem with Wikipedia is that it only works in practice. In theory, it can never work.

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