Recherche:Circulation et diffusion des savoirs dans le monde grec (VIIIe-Ier AEC)/La renaissance grecque

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«Le Tyrien prosterné rend grâces à Phébus ; il embrasse cette terre étrangère; il salue ces champs et ces monts inconnus»[1]

Aux sources de la renaissance grecque[modifier | modifier le wikicode]

Le monde méditerranéen émergeant au IXe siècle est bien différent de celui de la fin de l’âge du bronze. Les principaux royaumes du bassin oriental se sont effondrés à partir du XIIe siècle et cet effondrement systémique a rompu l’équilibre existant. En effet, la Méditerranée orientale a vu fleurir à l’âge du bronze un monde international complexe dans lequel Minoens, Mycéniens, Hittites, Assyriens, Babyloniens, Cananéens et Égyptiens interagissaient tout en créant un monde cosmopolite. Selon, Eric H. Cline[2], les « cultures » du Proche-Orient, d’Égypte et de Grèce semblent alors avoir été si interconnectées et interdépendantes en 1177 AEC que la chute de l’une d’entre elles pourrait finalement avoir provoqué un effet dominos. Ainsi, sur des blocs de pierres subsistant du temple mortuaire du pharaon Aménophis III érigé dans le premier quart du XIVe siècle AEC, se trouvent une série de listes géographiques représentant l’ensemble du monde connu par les Égyptiens du Nouvel Empire. Sur l’une de ces listes, connue sous le nom de «liste égéenne», se trouve les premières inscriptions relatives au monde grec avec les noms de Mycènes, Nauplie, Cnossos, Kydonia et Cythère. De nombreux objets originaires d’Égypte et du Proche-Orient ont été retrouvés dans l’espace mycénien et minoen comme une plaquette en faïence avec le cartouche d’Aménophis III[3].

Les causes de l’effondrement de ce système économique et politique de l’âge du bronze sont multiples et ont fait l’objet de nombreuses études. Pour Annie Schnapp-Gourbeillon[4], la fin de l’âge du bronze en Grèce s’explique par une profonde mutation de la société. Elle s’oppose en cela à la théorie de Drews[5] selon qui des envahisseurs porteurs d’armes et de techniques militaires nouvelles auraient eu raison du système politique et économique des palais. Ainsi, le royaume mycénien aurait succombé à des tensions internes et des forces centrifuges provoquant une implosion du système des palais et un morcellement du pouvoir. Les sociétés post-palatiales auraient ensuite souffert de leurs faiblesses politiques et démographiques. En Grèce, la fin du royaume mycénien provoque le début de ce que l’historiographie a longtemps appelé les «Âges sombres»[6]. Une période pendant laquelle le manque de sources et de traces archéologiques empêche encore aujourd’hui de pleinement comprendre les causes de la fragmentation du pouvoir opérée par la chute du royaume mycénien préparant l’avènement des cités-États[7].

La description de Thucydide dans le Livre I de la Guerre du Péloponnèse rappelle cette époque des Âges Sombres:

« Il est clair que le pays appelé aujourd’hui Hellade n’était pas autrefois habité de façon stable. Il fut à l’origine le théâtre de migration et les populations abandonnaient sans résistance les terres qu’elles occupaient, sous la pression de nouveaux arrivants qui se trouvaient être chaque fois plus nombreux. Le commerce était inexistant. Par terre comme par mer, les communications étaient peu sûres. On ne tirait du sol que ce qui était strictement nécessaire pour subsister et il n’y avait pas d’excédent qui permis de capitaliser. [...]Non sans peine, avec le temps, la Grèce trouva la sécurité avec la stabilité. Les mouvements de populations cessèrent dans le pays et des colonies furent envoyées au dehors. [….] La puissance de la Grèce grandissait. Les richesses s’accumulaient plus rapidement que dans le passé. Dans la plupart des cités, où n’existaient précédemment que des royautés héréditaires avec des prérogatives bien définies, on vit, avec l’accroissement des revenus, des tyrannies s’instaurer. La construction navale se développa et les Grecs se consacrèrent davantage à la navigation»[8]

Le monde grec qui s’ébauche pendant cette période, secouée sans doute par les mêmes phénomènes migratoires qui ont touché le reste de la Méditerranée, est très rapidement rattrapé par le monde de la mer. Dans les faits, la période délimitée comme les Âges sombres se rétrécit petit à petit. Si le commerce au long cours et les échanges diplomatiques ont brutalement cessé, il est très probable qu’à aucun moment les connexions ne furent complètement perdues. En revanche, les États qui ont su assurer une certaine continuité entre les deux périodes ont acquis un avantage économique, culturel et politique net.

Au Xe et IXe siècle, le monde qui émerge des Ages sombres reprend certaines bases de l’époque précédente. La disparition du royaume hittite et la fin du Nouvel Empire égyptien libèrent peu à peu les cités phéniciennes des ingérences extérieures. Relativement épargnées par les divers mouvements de populations (Araméens, Hébreux, Philistins) et dans ce contexte général de recomposition politique, les opportunités d’extensions territoriales ou commerciales ont disparu au Proche-Orient. Les cités de Byblos, Sidon et Tyr profitent de cette autonomie retrouvée pour se développer et se lancer à la recherche de nouveaux débouchés commerciaux vers l’Occident méditerranéen. Ainsi, se prépare l’expansion coloniale phénicienne qui prend au départ la forme de contacts commerciaux sporadiques, avant la création d'établissements fixes aisément défendables facilitant les échanges avec les autorités locales. Les Phéniciens[9] ont réanimé les routes maritimes existantes à l'âge du bronze.

A la suite des Sidoniens qui dominèrent la Phénicie jusqu'à la fin du XIe siècle, ce sont les les Tyriens qui s'imposent au Xe siècle sous le règne d'Hiram Ier[10]. Tyr installe une colonie à Kition sur l’île de Chypre puis fonde Carthage en Occident. Il faut attendre le milieu du VIIIe siècle pour que la situation internationale en Orient se stabilise avec le retour d’un grand empire oriental. Après avoir déjà subi depuis un siècle, les expéditions sanglantes des souverains assyriens, les cités phéniciennes sont contraintes de reconnaître la domination de leur puissant voisin vers 733-732 sous le règne de Teglat-Phalazar III[11].

Les souverains assyriens imposent un contrôle du commerce phénicien. Sidon, Tyr ou Arwad tentent à plusieurs reprises, en vain, de se débarrasser de la domination assyrienne. En 715 AEC, c’est l’Égypte qui parvient à sortir doucement d’une nouvelle période intermédiaire lors de laquelle le pouvoir a, de nouveau, été partagé entre plusieurs dynasties rivales. Pour peu de temps puisqu’en 671, Assarhaddon puis Assurbanipal prennent temporairement le contrôle de la vallée du Nil précipitant l’avènement de la monarchie saïte avec Psammétique Ier en 653 AEC.

Le renouveau de la Grèce à partir du IXe siècle est très largement tributaire des dynamiques et des changements géopolitiques qui s’opèrent dans le bassin oriental. Les cités grecques en sont même les principales bénéficiaires.

L’expansion phénicienne en Méditerranée a pour premier objectif la recherche de métaux comme le cuivre, l’argent et l’étain. Cette quête conduit les marchands phéniciens jusqu’à la péninsule ibérique. Sur les routes qu’ils empruntent, les Phéniciens érigent de petites installations qui sont à la fois des escales et des lieux d’échanges avec les populations locales[12]. Le mouvement d'expansion conduisant les cités phéniciennes à établir et entretenir un réseau d'échanges dans toute la Méditerranée a été bien étudié depuis plusieurs années. L'Univers phénicien[13] dresse un portrait détaillé de ce phénomène antérieur de plusieurs générations aux premiers soubresauts du monde grec. Par ailleurs, les auteurs anciens accordent unanimement l'initiative du contact entre le Proche-Orient et le monde grec aux Phéniciens. Dans les faits, il apparaît de plus en plus clairement qu'il n'y eut jamais de cessation complète des activités commerciales dans le bassin oriental. Bénéficiant d'une situation plus prospère, les cités de Phénicie, poussées également par une féroce concurrence régionale, ont su tirer profit de cette avantage pour s'implanter et accroître leur influence commerciale. Au XIe et Xe, seuls les Phéniciens semblent avoir accumulé les connaissances et techniques permettant de voyager sur de très longues distances.

Quelles sont les conséquences de ce mouvement sur le monde grec ? Elles sont très nombreuses et d'une importance capitale, bien plus que ce qu'il n'est jusqu'à alors encore admis. Dès l'Odyssée, la «grande ville»[14] de Sidon est mentionnée par Ulysse. Le récit d'Eumée au livre XV[15], relatant son propre enlèvement faisant écho à celui de la Sidonnienne par des pirates de Taphos semble bien résumer cette période d'interaction mêlée d'échanges commerciaux et d'actes de pirateries[16]. Hérodote s'appuyant probablement sur ces récits homériques retrace également l'origine des rapports entre Grecs et Orientaux selon des modalités étrangement similaires :

«En Perse, les chroniqueurs attribuent aux Phéniciens la responsabilité de la querelle ; ce peuple disent-ils, venus de la mer d’Érythrée jusqu’à la notre, sitôt installé dans la contrée qu’il habite encore aujourd’hui, se lança dans de lointaines navigations et, parmi les pays où il transportait les marchandises de l’Égypte et de l’Assyrie, il y eut en particulier Argos. […] Arrivés sur ce territoire, les Phéniciens cherchèrent à placer leurs marchandises ; cinq ou six jours après leur arrivée, alors qu’ils avaient vendu presque toute leur cargaison, un groupe nombreux de femmes descendit au rivage. […] les Phéniciens, s’élancèrent sur elles ; elles s’enfuirent pour la plupart mais Io et quelques autres furent prises et les Phéniciens les jetèrent dans leur vaisseau, qui fit voile vers l’Egypte […] Par la suite, […], certains Grecs abordèrent à Tyr en Phénicie et enlevèrent la fille du roi, Europe»[17]

Bien sûr, l'objectif d'Hérodote consistant à introduire son histoire sur les guerres médiques associé à son goût prononcé pour la digression, nous invitera à la plus grande prudence dans l'analyse de cet extrait. Homère et Hérodote ont le mérite de nous rappeler que la recherche et la vente d'esclaves font aussi partie du commerce antique. Cet attrait pour la piraterie est relaté par de nombreux auteurs comme Thucydide mais ils mettent tous en avant un rapport de cause à effet entre l'arrivée ou le retour des Phéniciens dans la mer Egée et le développement des pratiques maritimes chez les Grecs.

« Les Grecs d’autrefois, ainsi que les Barbares installés en bordure du continent et dans les îles, s’étaient mis, […], dès que les relations maritimes eurent pris quelques développement à pratiquer la piraterie »[18]

Enlèvement d'Europe par Zeus

En effet, l'impact le plus important de cette présence phénicienne en mer Égée est le développement des activités maritimes grecs. L'île de Taphos[19], citée à deux reprises, dans l'Odyssée, semble répondre à ce phénomène ancien de communauté se tournant vers les activités de la mer concomitamment à l'arrivée des Phéniciens. L'importance de cette relation gréco-phénicienne est telle qu'il est en fait impossible d'étudier la renaissance grecque sans parler de ces relations complexes et diverses que le monde grec de la fin des Ages sombres et du début de l'époque archaïque entretient avec le monde phénicien. Loin d'avoir uniquement un effet de levier économique, ces échanges anciens ont profondément impacté le monde grec à tel point que les sources anciennes parlent d'établissements phéniciens en Grèce comme le mythe de Cadmos, fondateur de Thèbes. Selon Hérodote, Thasos et Théra auraient également été fondées par des Tyriens partis à la recherche d'Europe[20]. Ces fondations sont le résultat du rapt encore plus symbolique de la fille du roi de Tyr par Zeus selon le mythe relaté par Ovide[21].

«Pour l'Europe, on ne sait si elle est entourée par la mer, ni d'où lui vient son nom, ni qui lui a donné, à moins d'admettre qu'elle ait pris celui de la Tyrienne Europe.»[22]

Bien qu'il ne semble pas approuver l'idée qu'une « Asiatique » ait donné son nom au continent , Hérodote semble relayer une opinion assez largement répandue au Ve siècle selon laquelle la Grèce aurait pu être une terre de colonisation phénicienne. Le mythe de Cadmos avec l'apport de l'écriture aux Grecs contient un accent « civilisateur » intéressant à relever pour la suite. François Lenormant[23] en 1867 publiait une des premières études consacrées aux potentiels établissements phéniciens en Grèce. Si depuis, aucune preuve archéologique n'est venu appuyer le mythe, l'existence de comptoirs phéniciens en mer Egée au Xe et IXe siècle ne fait plus trop de doute. Il est tout de mêimportant de soulever que pour des Athéniens du Ve siècle, une hypothétique acendance phéncienne de Thèbes, apporterait une explication simple au choix de cette cité voisine et rivale de se rallier aux Perses lors de la seconde guerre médique.

« Il se peut que les Phéniciens aient été les pionniers de l'ouverture de la Méditerranée occidentale au commerce, et peut-être de la fondation de colonie dans cette région[24]»

Ces premiers temps pendant lesquels la relation s'effectuait essentiellement dans un sens, de l'Orient vers l'Occident a progressivement évolué lors du IXe siècle vers une relation plus équilibrée. Techniquement plus avancée et bénéficiant de la continuité[25] avec les siècles passés, les Phéniciens apportèrent aux communautés grecques en structuration les connaissances nécessaires au lancement de leurs propres activités maritimes. Les nostoi sont en soi révélateurs de cette époque de transformation entre une Grèce dont la navigation n'est pas absente mais encore limitée à des échanges régionaux à la captation, grâce aux Phéniciens, des connaissances nécessaires pour entreprendre la constitution d'entreprise commerciale à grande échelle.

Ainsi d'actes de pirateries et d'échanges locaux, le commerce grec se muta en adoptant les outils amenés par les Phéniciens. Tout d'abord, dans le domaine de l'architecture navale: la pentécontère est certainement une invention phénicienne reprise par les Grecs. Enfin, l'expérience phénicienne en terme de navigation a sans doute ouvert un champ d'exploration nouveau pour l'aristocratie grecque qui y a vu rapidement le moyen de se procurer directement les matières recherchées (métaux et produits finis de qualité) en évitant l'intermédiaire du commerce phénicien. En cela, il n'est donc pas étonnant de retrouver Grecs et Phéniciens ensemble d'abord à Tarse[26] puis à Al-Mina et Pithécusses.

Il est primordial de poser les bons mots sur cette période charnière du IXe siècle. En effet, dès le VIIIe siècle, nous entrons dans une toute nouvelle phase : celle où le monde grec a réussi à atteindre un degré de maturité en catalysant les connaissances, représentations et les structures importées pour une large part du monde phénicien. Comme le relève Anthony Snodgrass, le modèle de la polis est certainement un import des cités de Phénicie[27]. A l'origine de cette révolution structurale[28] génératrice de cette renaissance grecque du VIIIe siècle, on trouve donc cette remarquable capacité à capter les réussites d'autres peuples. Au Xe et IX siècle, il s'agit des Phéniciens mais très vite l'horizon du monde grec va s'élargir. Je ne compte pas revenir sur l'ensemble des éléments précédemment étudiés par d'autres historiens et qui sont autant de briques éparses pointant du doigt ce phénomène sans complètement le désigner. Le monde grec de cette époque est en fait une immense éponge absorbant toutes ces informations d'autant plus facilement que les structures politiques sont en pleine élaboration.

Pendant ce Xe siècle si crucial, l'arrivée des marchands phéniciens au sein des diverses communautés grecques est à l'origine de ce dynamisme facilité par les règles d'hospitalité qui structuraient les relations sociales. Si l'on accepte cette idée d'un transfert progressif au cours du Xe siècle des connaissances nécessaires au déclenchement de cette révolution structurale depuis la Phénicie jusqu'au territoire grec, prenant en compte (la navigation et le commerce, les influences artistiques, les influences religieuses, les influences sociales comme le repas couché et domestication du poulet), il demeure un problème pour rendre ce transfert possible : l'inter-compréhension. En effet, si l'on se plaît à montrer la concurrence commerciale entre Grecs et Phéniciens où la cohabitation sur certains sites au VIIIe siècle, comment la connexion entre les deux populations a t-elle réussi à engendrer un tel niveau d'interculturalité et de coopération entre les deux peuples. L'Odyssée, nous invite à chercher dans une direction, celle de l'existence d'intermédiaires.

Il est très intéressant de noter que dans les deux récits qu'Ulysse[29] produit à l'attention d'Athéna puis d'Eumée, il semble communiquer aisément avec des Phéniciens.

« Lorsque s'ouvrit le cours de la huitième année, je vis venir à moi l'un de ces Phéniciens qui savent en compter : sa fourbe avait déjà causé bien des malheurs ! … il m'enjôle pour m'emmener en Phénicie où de fait, il avait sa maison et ses biens. » (XIV, 287-292)

Cette proximité entre les Crétois et les Phéniciens doit apporter de la crédibilité à un récit conçu par Ulysse pour dissimuler son identité à ces deux protagonistes. Un Crétois capable de faire la jonction entre les deux peuples est ici clairement exprimé. Pour Eumée, cet Ulysse qui se prétend Crétois connaît les coutumes et traditions grecs de l'hospitalité mais est également en capacité d'entretenir des relations fluides avec les Phéniciens. On notera que dans l'Odyssée, dans les rares cas où les Phéniciens sont nommés, les échanges s'effectuent entre eux comme dans l'histoire de l'enlèvement d'Eumée à Taphos ou entre un Phénicien et un Crétois dans les récits d'Ulysse. Cela semble bien signifier que ces premiers temps d'échanges, loin de s'effectuer en direct, devait passer par des intermédiaires capable de construire un pont entre les deux peuples.

La Crête a donc joué un rôle d'intermédiaire majeur dans cette transmission des connaissances phéniciennes au monde grec. Cela se confirme par la découverte d'installations phéniciennes sur l'île et notamment un temple à Kommos prouvant la présence d'un culte oriental[30]. Ainsi selon Michel Gras : « Pendant la période orientalisante, la Crête avait d’une certaine manière continué sa fonction séculaire, qu’elle assumait depuis l’époque mycénienne et à travers les siècles dits « obscurs » : celle d’une île qui contribuait à relier les deux bassins de la Méditerranée. Les Phéniciens s’en servaient comme d’étape à la fin du IXe siècle comme le montre le site de Kommos, sur la côte sud. Les apports stylistiques de l’Orient y furent importants, comme le montrent les boucliers de bronze à décor orientalisant découverts sur les pentes du mont Ida.»[31] Si l'Odyssée parle des Crétois on peut également supposer que les Cariens, au contact des communautés grecques d'Asie Mineure et des comptoirs phéniciens de Rhodes[32] ont pu jouer un rôle similaire. Un peu plus tard sans doute, lorsque les Grecs ont commencé à remonter le chemin emprunté jusqu'à alors par les Phéniciens comme le relate Ménélas dans l'Odyssée[33], Chypre devient le nouveau point de contact. Les Eubéens très impliqués dans la fondation d'Al-Mina et de Pithécusses semblent avoir su tirer parti les premiers des informations en provenance de Phénicie via la Crête et Rhodes. Car la participation des Eubéens à des établissements commerciaux multi-culturels dès la moitié du IXe siècle signifie une habitude acquise de proximité et de collaboration entre les deux cultures. Ces changements sont très nets à partir des années 950 à Lefkandi où les échanges régionaux s'accroissent considérablement avec l'import de vases attique ou de Thessalie, l'évolution des pratiques funéraires et le début du commerce méditerranéen eubéen avec l'exportation du sklyphos (coupe à boire inventée en Eubée) Lefkandi est aussi le point d'entrée de nombreux produits en provenance d'Orient dès le Xe siècle. Des objets en or d'origine égyptienne pour certains sont retrouvés dans des riches tombes. En contrepartie, des vases eubéens arrivent à Tyr à la même période[34]. Ainsi, on ne peut qu'imaginer aujourd'hui les accords commerciaux passés entre des aristoi grecques, eubéens dans un premier temps mais aussi corinthiens, avec des intermédiaires crétois et phéniciens pour s'associer dans le marché de produits finis de qualité ou de métaux. En effet, l'installation de Grecs à Al-Mina ne signifie pas que les produits phéniciens ne transitaient plus jusqu'en Grèce mais sans doute que de nouveaux intermédiaires sont apparus pour les potentiels clients grecs et phéniciens.

Ce temps d’échange et de cohabitation étalé sur trois siècles du Xe au VIIIe a engendré dans le domaine artistique une période dite «orientalisante»[35] (740-630) en rapport aux décorations de céramique qui apparaissent vers 725 à Corinthe imitées en partie de modèles orientaux, symbole du transfert de techniques artistiques[36]. Il s’agit d’un témoin important de cette remarquable ouverture à l’innovation et aux cultures étrangères dont ont fait preuve les aristoi et de façon plus large l’ensemble de la société grecque lors des âges sombres puis à l’époque archaïque. L’impact de cette proximité a également eu des conséquences sur la composition de l’univers religieux grec.

Notes et références[modifier | modifier le wikicode]

  1. Ovide, Métamorphoses, III, Cadmos
  2. Eric H. Cline, 1177 av J.-C, le jour où la civilisation s’est effondrée, La Découverte, Paris, 2016. p.197
  3. Eric H. Cline, ibid, p.60-66
  4. Annie Schnapp-Gourbeillon, Aux origines de la Grèce, 2002
  5. R. Drews, The End of the Bronze Age. Changes in Warfare and the Catastrophe ca.1200 B.C, Princeton, 1993
  6. A. Snodgrass, The Dark Ages : An Archeological Survey of the Eleventh to the Eighth Centuries B.C, Routeledge, 2001
  7. « Disparus la hiérarchie palatiale, l’architecture monumentale, l’écriture comptable, les liens entretenus avec les royautés du Proche-Orient, la quête systématique d’un luxe étranger, et bien d’autres choses encore, au profit d’une configuration fragmentaire, mouvante et hétérogène, illuminée parfois d’éclats spectaculaires, mais dont la part d’ombre domine encore largement. Pour autant, on ne peut se contenter de labelliser « obscure » et de laisser de côté une période qui, somme toute, constitue la phase d’élaboration créatrice de la Grèce des cités. Lors de la dite « Renaissance grecque du VIIIe siècle », tout est déjà en place, que ce soit l’écriture, les formes religieuses, le système politique même qui aboutira aux poleis archaïques.» Annie Scnapp-Gorbeillon, ibid, p.183
  8. Thucydide, Guerre du Péloponnèse, I, 2-12-13, p 37 et 42
  9. L'appellation de « phénicien » bien que peu satisfaisante puisqu'elle induit le recours au point de vue grec pour désigner les populations de Proche-Orient dans leur grande diversité, sera tout de même préféré ici afin de faciliter la compréhension.
  10. Elayi Josette, Histoire de la Phénicie, Perrin, 2013, Paris, p.134
  11. Georges Roux, Histoire de la Mésopotamie, Seuil, 1995
  12. Sarah C. Murray, Trade, import and society in Early greece, 2013
  13. Gras Michel,Rrouillard Pierre & Teixidor Javier, L'univers phénicien, Hachette Pluriel, 1995
  14. Odyssée, XIII , 285
  15. Odyssée, XV, 400-490
  16. «Parmi les plus actifs des pirates se trouvaient les habitants des îles , notamment les Cariens et les Phéniciens, qui s’étaient installés dans la majeure partie de l’archipel» (Hérodote, I, 8)
  17. Hérodote, Livre I, 1,2
  18. Hérodote, I, 5
  19. Hérodote I, 180 et suiv. XV, 425
  20. Hérodote II, 44 ; IV, 147
  21. Ovide, Métamorphoses, II, 833-875. Le mythe d’Europe a fortement évolué depuis l’époque archaïque. Hésiode en fait l’une des Océanides, fille de Thétys et d’Océan. (Théogonie, 346-361)
  22. Hérodote, IV, 45
  23. Lenormand F., La légende de Cadmos et les établissements phéniciens en Grèce, Éditions Lévy, 1867
  24. O.Murray, p.76
  25. « J'ai voulu demander à des personnes compétentes quelques précisions sur ce sujet et me suis rendu à Tyr en Phénicie […] leur temple, me dirent-ils, remontait à la fondation de la ville, et leur ville était habitée depuis deux mille trois cent ans » Hérodote, II, 44
  26. Oswyn Murray, p.78
  27. Anthony Snodgrass, La Grèce archaïque, Pluriel, 1986, p. 39
  28. Ibid.
  29. Odyssée, XIII, 273
  30. Jean-Claude Poursat, la Grèce pré-classique des origines à la fin du VIè siècle, Seuil, 1995 p.94
  31. Michel Gras, La méditerranée archaïque, p.49
  32. Diodore de Sicile, V, 58
  33. « Mais qu'il m'en a coûté de maux et d'aventures, pour ramener mes vaisseaux pleins, après sept ans! Aventures en Chypre, en Phénicie, En Egyptos et chez les Nègres ! » (IV, 83)
  34. J-C Poursat p.93
  35. O.Murray, p.85-106
  36. « Grâce au transfert de techniques graphiques et à la découverte d’un très riche répertoire de représentations plus détaillées, les Grecs libérèrent et étoffèrent progressivement leur imaginaire traditionnel tout en se dotant de moyens d’expression plus performants qui leur permirent au VIe siècle de mieux exprimer leur propre sensibilité » Claude Baurain, p.438

Bibliographie[modifier | modifier le wikicode]

Sources :[modifier | modifier le wikicode]

  • Hérodote, l'Enquête, Folio Classique, Gallimard, 2008
  • Homère, l'Odyssée, Folio Classique, Gallimard, 2011

Ouvrages :[modifier | modifier le wikicode]

  • Claude Baurain, Les Grecs et la Méditerranée orientale : des siècles obscures à la fin de l’époque archaïque, Nouvelle Clio, PUF, 1997
  • Walter Burkert, La tradition orientale dans la culture grecque, Edition Macula, 2001
  • Eric H. Cline, 1177 av J.-C, le jour où la civilisation s’est effondrée, La Découverte, Paris, 2016.
  • dir. Marie-Laurence Desclos et Francesco Fronterotta, La Sagesse présocratique communication des savoirs en Grèce archaïque : des lieux et des hommes, Armand Colin, Paris, 2013,
  • Josette Elayi, Histoire de la Phénicie, Perrin, 2013
  • M. I. Finley, le Monde d'Ulysse, Maspero, Paris, 1967
  • Gras M, Pouillard P et Teixidor J, L'univers phénicien, Paris, Arthaud, 1989
  • Kopcke G. et Tokumaru I, Greece between East and West 10th-8th centuries B.C, 1992
  • Geoffrey e.r. Lloyd, les débuts de la science grecque de Thalès à Aristote, La découverte, 1990
  • Claude Mossé, La Grèce archaïque d'Homère à Eschyle, Seuil, 1984
  • Oswyn Murray, La Grèce à l’époque archaïque, Presse universitaire du Mirail, 1995
  • Negbi O « early Phoenician presence in the Mediterranean island : a reappraisal » AJA 96, 1992, p. 599-615.
  • Josiah Ober, L’énigme grecque, Histoire d’un miracle économique et démocratique (VIe-IIIe avant J.-C), La Découverte, Paris, 2017
  • Georges Roux, La Mésopotamie, Seuil, 1995
  • Anthony Snodgrass, The Dark Age of Greece: An Archeological Survey of the Eleventh to the Eighth Centuries B.C, Routledge, 2000
  • Anthony Snodgrass, La Grèce archaïque, Pluriel, Hachette, 1986
  • Jean-Pierre Vernant, Les Origines de la pensée grecque, PUF, 2009
  • Pierre Vidal-Naquet, le monde d'Homère, Perrin, 2002,