Leçons de niveau 14

Méthodes d'éducation physique en Europe aux XIX° et XX° siècles/La gymnastique de la République

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La gymnastique de la République
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Chapitre no 3
Leçon : Méthodes d'éducation physique en Europe aux XIX° et XX° siècles
Chap. préc. :La gymnastique suèdoise
Chap. suiv. :Le sport
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Les activités physiques traditionnelles en France[modifier | modifier le wikicode]

Le Moyen-âge français est une période d’activités physiques intenses dominées par la vie militaire et les fêtes : même en temps de paix, les jeux ressemblaient à la guerre comme la guerre ressemblait aux jeux. On y trouve les prémices de la gymnastique sportive avec l'entraînement à l'équitation qui nous lègue le cheval de voltige, le cheval d'arçons et les barres parallèles ; certaines danses populaires, tel le folklore basque, incluent des prouesses acrobatiques - peut-être héritées des sarrasins - et de véritables professionnels des activités acrobatiques se produisent sur les places et dans les salles des châteaux.

Si la Renaissance insiste sur les activités physiques dans ses traités éducatifs, on peut se demander si ceux-ci ne dénoncent une certaine nostalgie du passé. La sclérose des cours provinciales avec concentration de la noblesse à la cour de France alors que le militaire cède progressivement le pas au diplomate relègue bien loin l’éducation du chevalier. Cependant l’escrime et le jeu de paume restent parmi les occupations des nobles alors que dans les campagnes jeux de balles et autres activités populaires persistent quand la famine, l'épidémie ou les révoltes paysannes ne les relèguent pas au second plan. Et les Jésuites fondés au début du XVI° siècle par Ignace de Loyola pour faire obstacle aux progrès de la Réforme dans les établissements d'enseignement font une large part dans leurs internats à l’émulation compétitive et aux jeux divers.

Les prémices[modifier | modifier le wikicode]

Le Grand siècle marque le fond de la régression pour les activités physiques de l'aristocratie. Le jansénisme, surenchère catholique au calvinisme, remplace certes l'usage du latin par celui du français dans les études mais relègue bien loin les soucis corporels parmi les priorités éducatives. Une réaction à ce laisser-aller apparaît vers le milieu du XVIII° avec un regain d'intérêt des physiologistes pour l'hygiène. Des médecins publient volontiers leurs thèses sur le rôle du mouvement dans le maintien de la santé ou le traitement de certains maux et les activités physiques y puisent des bases rationnelles. Des philosophes, tel Jean-Jacques Rousseau (1712-1778) avec Emile ou de l'éducation, les remettent au premier plan des priorités éducatives.

La Révolution française tente de faire place aux exercices dans ses projets éducatifs et organise à trois reprises les Olympiades de la République. C'est l'époque où dans d'autres pays européens Basedow, Gutsmuths puis Pestalozzi posent les fondations de la gymnastique. Chez nous, dans le climat de salut public, on en reste surtout à des voeux assortis d'applications ponctuelles, confiées à d'anciens militaires qui utilisent les éléments les plus motivants de la préparation du fantassin et du marin : escalade de mâts, cordes, échelles, trapèzes utilisés tant dans la marine à voiles que pour l'assaut des bastions. La gymnastique de portique qui voit alors modestement le jour poursuit son développement sous l'Empire. C'est un produit bien français.

Amoros[modifier | modifier le wikicode]

Cette tradition gymnique républicaine s'enrichit de l'influence de Pestalozzi à travers Amoros (1770-1848), dont l’oeuvre majeure, Le traité d'éducation physique, gymnastique et morale publié en 1830, a été longtemps le fondement de la gymnastique française. Amoros y définit la gymnastique comme la science raisonnée de nos mouvements et de leurs rapports avec nos sens, notre intelligence, nos mœurs et le développement de nos facultés. La mise en œuvre pratique de ces objectifs repose sur quatre piliers : la démonstration, l’accompagnement rythmique et chanté des exercices, leur répétition quantitative et les consignes de travail qui mobilisent respectivement chacun la vue, l’ouie, la sensibilité profonde et l’appel à la compréhension théorique du travail. L’altruisme est pour lui la finalité de toute éducation qui reste conditionné aux valeurs morales. Le produit idéal en est le sauveteur et elle reste longtemps vivante chez les sapeurs pompiers.

La mise en oeuvre pratique est influencée par la technique pestalozzienne et les moniteurs suisses qu'il emploie dans ses gymnases. Mais il ajoute à la gymnastique élémentaire de nombreux exercices d'application empruntés à Guthsmuths et en invente lui-même sans cesse ainsi que les nombreux appareils nécessaires à leur mise en oeuvre. La conception et la fabrication d'agrès nouveaux, confiées souvent aux cordiers de la marine (Carue, Bardou) caractérisent cette période. Son apport à l'éducation physique réside surtout dans le caractère novateur de ces exercices d'application et dans l'aspect spectaculaire de sa leçon, ordonnancé par une véritable liturgie. Sa gymnastique est donc surtout scapulaire car les jambes ne pouvant franchir plus de 4 pieds, il faut apprendre à se servir des bras.

Amoros, qui est surtout l'homme des appareils, propose les exercices suivants :

  • les sauts en hauteur, longueur, profondeur,
  • les suspensions prolongées aux barres, échelles, cordes, perches ambulantes,
  • les escalades et cheminements vertigineux sur poutres, portiques, octogones,
  • les balancements aux anneaux et trapèzes,
  • les exercices de lutte, de force, de porter, les pyramides humaines.

Le contrôle des résultats est particulièrement développé :

  • une fiche physiologique individuelle comporte l'évaluation des capacités musculaires, morphologiques, psychologiques et sociales
  • une fiche de progrès se préoccupe des domaines moteurs, intellectuels et moraux. Amoros fait participer les élèves à l'évaluation par un jury d'élèves qui distingue les plus valeureux.

Amoros connaît le succès public et privé sous la Restauration (1815-1830) puis tombe en disgrâce sous la monarchie constitutionnelle (1830-1848). Le caractère coûteux de sa méthode étant la cause officielle de son élimination, ce fidèle serviteur du régime précédent devenu trop encombrant est remplacé par un ancien officier suisse, Clias (1782-1854), dans ses fonctions publiques alors que la clientèle privée se tourne vers le culturisme de Triat (1813-1881). Mais l'oeuvre d'Amoros survit à son décès en 1848 à travers son ouvrage de 1830 et à travers l’école de Joinville qui voit le jour en 1852 dont la méthode s'étend autant aux domaines scolaires et militaires qu'à celui de la gymnastique bourgeoise des gymnases privés.

L’Ecole de Joinville[modifier | modifier le wikicode]

Celle-ci, envisagée sous la 2° République en 1849 sur un programme élaboré en 1846, voit le jour avec le 2° Empire en 1852 sous la direction de deux élèves d'Amoros, le Cdt d'Argy et Napoléon Laisné. Jusqu'en 1910, on y appliquera sensiblement le programme de 1846 en le simplifiant pour éviter l'abus d'appareils coûteux. Le contenu se partage entre les exercices élémentaires ou segmentaires et les exercices d'application de caractère militaire (escalades, escrime à la baïonnette, boxe française ...). L'ensemble reste conforme à la tradition pestalozzienne, revue et corrigée par Amoros. Lors de son service militaire obligatoire, tout instituteur passe obligatoirement trois mois de stage à l'Ecole.

Mais c'est à Clias que l'on doit l'adaptation de la méthode aux conditions scolaires (cad sans dangers et sans matériel) et aux jeunes filles (Callisthénie pour les jeunes filles). Et au militantisme d'Eugène Paz (1836-1901), journaliste et professeur au lycée Condorçet et à l'E.N.I. d'Auteuil, dont le rôle sera déterminant dans le développement du mouvement associatif, que l’on doit l'obligation de la gymnastique dans les E.N.I., lycées et collèges, signée par Victor Duruy le 15 février 1869. Un certificat d'aptitude à l'enseignement de la gymnastique ayant été créé par décret le 3 de ce mois, il faut bien reconnaître que l'éducation physique scolaire française est née à la fin du second Empire.

Demenÿ[modifier | modifier le wikicode]

Georges Demenÿ (1850-1917) élève de Triat puis assistant d’Etienne Marey, qui se consacre alors largement à l'analyse du mouvement, enseigne la physiologie à l'école de Joinville puis à partir de 1903 prend la direction du Cours supérieur d'éducation physique de Paris, subventionné par l'Union des sociétés de gymnastique de France (USGF). Fondé sur ses recherches, son ouvrage Bases scientifiques de l'éducation physique renverse les finalités de cette discipline, limitées alors à la culture de la force ou de la résistance au profit d’une maîtrise du geste qui permet à chacun d'utiliser au mieux son potentiel. Sous son influence l'enseignement de l'éducation physique et le sport français prennent à partir de ce moment un aspect techniciste, voire associationiste.

Motivé un temps par le caractère rationnel et biologique de la gymnastique suédoise, il s'en éloigne en découvrant que cette méthode ne prend pas assez en compte les dimensions psychologiques de l'être humain. Il préconise alors des mouvements complets, continus et arrondis qui mobilisent les segments et les articulations en courbes (cercles, boucles, huit). Cette gymnastique éducative qui compose la première partie de la leçon d'éducation physique est complétée par la gymnastique d'application qui cultive l'économie et le rendement des gestes à travers :

  • la course (de vitesse et de fond),
  • le saut d'obstacles,
  • la natation et le sauvetage,
  • le lancer de précision (et le tir),
  • le combat (boxe et cane),
  • les locomotions secondaires (équitation, vélo, canotage) et
  • les activités artisanales héritées de Pestalozzi.

L’ensemble est à l’origine d’une Méthode française d’éducation physique

L'USGF[modifier | modifier le wikicode]

Sous la Restauration et le second Empire les élites urbaines se retrouvent en effet volontiers dans les gymnases et dès 1859 apparaît à Paris Les amis de la gymnastique, première société de gymnastique de France. Ce regroupement associatif est dû à Eugène Paz (1836-1901), véritable apôtre de la gymnastique française. Au sortir de la guerre, en 1873, la création d'une Union des sociétés de gymnastique de France|Union des sociétés de gymnastique de France (USGF) regroupant quelques sociétés de gymnastique est aussi son initiative. Paul Bert, ministre de l'Instruction publique qui instaure l'obligation de la gymnastique et des exercices militaires à l’école primaire par la loi du 28 mars 1882, confie à celle-ci la mission de combler le fossé entre la fin de la scolarité et l'appel au service militaire. Ce domaine civil associatif restera longtemps préoccupé de gymnastique scolaire et c'est lui qui finance plus de 20 ans plus tard, en 1903, le Cours supérieur d'éducation physique créé à la Sorbonne.

Il ne s’agit pas encore de faire du sport mais bien de préparer une jeunesse saine physiquement et moralement afin d’effacer le désastre de Sedan. Les pouvoirs publics et le ministère de la guerre assurent à l'USGF le large appui de l'école militaire de Joinville et sa technique se situe dans le prolongement des travaux de cet établissement : faites-en des hommes, nous en ferons des soldats. Patriote éminent, éducateur passionné, Paz partage l'estime d'écrivains, de savants et d'hommes politiques de son temps : Emile Zola, Paul Féval, Victor Duruy, Jules Simon, Paul Déroulède, Félix Faure qui présidera l'USGF, Etienne Marey. Ils seront ses fervents soutiens et Edmond About dira de lui si Paz avait eu le bonheur de vivre sous une république grecque, on n'aurait pas trouvé que les plus grands honneurs fussent trop grands pour lui. Lié à la Ligue de l'enseignement et à la Ligue des patriotes, il marque son Union d'une empreinte radicale, à la fois rationnelle, patriote, sociale et anticléricale.

Chaque année à partir de 1875 une fête fédérale dite de la régénération nationale célèbre le culte de la République. Celle-ci est la raison d’être de l’Union au point que chaque année sa présidence tourne pour se confondre avec celle du Comité d’organisation. Ainsi en 1880 celle-ci est assurée par Félix Faure, futur président de la République et président de la société La Havraise qui prend en charge la fête de 1881. L’année suivante, à Reims, Jules Ferry, président du Conseil, préside aux manifestations. Il revient à Joseph Sansboeuf d'y obtenir la présence effective et constante du président de la République à partir de 1889 alors que des fêtes régionales se multiplient en province. Peu de palmarès subsistent concernant cette période où la compétition sportive reste très secondaire eu égard au rassemblement festif et patriotique où se forge le moral d'une armée nouvelle, préparée dès l'école par les bataillons scolaires.

Vers une gymnastique sportive[modifier | modifier le wikicode]

Lorsque l'USGF apparaît en 1873, six fédérations existent déjà en Europe. Le président belge Cupérus les regroupe dès 1881 en un Bureau européen qui devient plus tard Fédération internationale de gymnastique (FIG). Il en assure la présidence jusqu'en 1924 puis le bordelais Charles Cazalet lui succède jusqu'en 1933. Cet organisme ne se sent d'ailleurs pas vocation pour entraîner sa gymnastique sur les voies de la compétition sportive naissante : les premières rencontres internationales se déroulent dans le cadre des jeux olympiques d'Athènes (1896) et de Paris (1900), c’est-à-dire hors de son autorité. Le succès rencontré et la persuasion de Charles Cazalet, convaincu de la nécessité de rencontres sportives, entraînent l'organisation d'un premier tournoi international à Anvers en 1903.

Le président Cupérus s'y résoud à contre-coeur mais, comme aucune fédération n'a cru jusqu'ici faire oeuvre utile en remplaçant les concours par des fêtes exemptes de toute compétition, je dois m'incliner et prendre les hommes et les choses comme elles sont. Il n'en renonce pas pour autant à ses visées éducatives : la compétition couronnera plus l'aptitude complète et l'éducation physique intégrale que la virtuosité de quelques-uns avec un programme qui comporte vingt et une épreuves. Outre les cinq agrès actuels où les candidats doivent produire un exercice libre et un exercice imposé, on trouve six exercices à mains libres, course de vitesse, saut en hauteur et lever de la pierre : pour obtenir la note maximum, il faut monter vingt fois au-dessus de sa tête un poids de quarante kilos ! De championnats du monde en jeux olympiques, ce programme connaît bien des avatars : des agrès disparaissent parfois, les anneaux balançants, le saut à la perche, la natation font des apparitions.

Ce programme éclectique réussit aux athlètes de la République. Gustave Sandras est champion olympique à Paris en 1900 et pendant dix ans, la France dispute la première place à la Bohême, ne terminant jamais au delà de la seconde entre Anvers (1903) et Paris (1913). Individuellement Josef Martinez, Marcel Lalue et Marco Torres montent chacun sur la plus haute marche du podium, deux fois pour ce dernier. Seule l’arrivée des Sokols tchèques et yougoslaves interrompt cette suprématie après la Grande Guerre à laquelle l'USGF paie un lourd tribut : la gymnastique a bien comblé le vide entre la fin de l'école et l'appel sous les drapeaux et les gymnastes ont fourni à l'Armée beaucoup des cadres subalternes de ses poilus des tranchées.