Médiation langagière/Un peu d'histoire
La notion de médiation n’est pas nouvelle et on parle souvent, par exemple, de médiation de conflits, lorsqu’il s’agit de concilier deux positions (apparemment) divergentes. Dans les études interculturelles, les auteurs se penchent sur les situations particulières, notamment de malentendus produits par les différences perçues comme culturelles, où les interlocuteurs doivent négocier une base d’entente, pallier de potentiels conflits, etc (Stalder & Tonti, 2014). Aussi les situations d’enseignement-apprentissage sont connues par des moments de médiation pédagogique, cognitive et relationnelle, comme le montrent, par exemple, les concepts de “zone proximale de développement” (Vygotsky, 1986), de scaffolding (Wood, Bruner & Ross, 976) ou de remédiation (Van Lier, 1988). Dans tous ces cas, la médiation implique la co-construction d’un espace interactionnel, dans des espaces formels ou informels d’apprentissage, et les stratégies de médiation s’avèrent nécessaires pour bâtir des attentes communicationnelles et d’apprentissage partagées (Araújo e Sá, De Carlo & Melo-Pfeifer, 2019). Dans les mots de Coste et Cavali, la médiation implique la « réduction des distances entre deux pôles » (2015, p. 12).
En didactique des langues et du plurilinguisme, l’année 2001 fut révolutionnaire pour l’entrée du concept de médiation dans le vocabulaire spécifique de cette discipline. En 2001, la médiation a été incluse dans le Cadre européen commun de référence pour les langues (CECR) afin d'indiquer les activités linguistiques communicatives qui ne sont pas couvertes par la réception et la production isolées. Ce document stipule que “ceux qui ont une connaissance, même faible, peuvent aider ceux qui n’en ont aucune à communiquer par la médiation entre individus qui n’ont aucune langue en commun. En l’absence d’un médiateur, ces personnes peuvent toutefois parvenir à un certain niveau de communication en mettant en jeu tout leur outillage langagier, en essayant des expressions possibles en différents dialectes ou langues, en exploitant le paralinguistique (mimique, geste, mime, etc.) et en simplifiant radicalement leur usage de la langue” (2001, p. 11). Le même document considère que l'enseignement et l'apprentissage de la médiation interlinguistique sont importants, car « les activités langagières de médiation, (re)traitant un texte déjà là, tiennent une place considérable dans le fonctionnement langagier ordinaire de nos sociétés. » (2001, p. 18). Deux types de médiation y sont mentionnés: la traduction (à l’écrit) et l’interprétation (à l’oral), à côté du résumé et de la reformulation (2001, p. 71; voir aussi De Carlo, 2012). Bien que le CECR (Conseil de l'Europe, 2001) ait présenté la médiation comme un aspect important de la maîtrise d'une langue, il n'a fourni aucun descripteur illustratif, ce qui a en quelque sorte bloqué ou retardé, au moins dans certains contextes nationaux, son entrée dans les curriculums scolaires. Dès 2018, dans la première version du « Companion Volume », la médiation voit son champ d'application élargi, englobant la médiation intra- et interlinguistique. L'accent est mis sur l’apprenant comme acteur social, le rôle du langage dans des processus tels que la création d'un espace et de conditions propices à la communication et/ou à l'apprentissage, la collaboration pour construire un nouveau sens, l'encouragement des autres à construire ou à comprendre un nouveau sens, et la transmission de nouvelles informations sous une forme appropriée. Sans entrer dans les détails, le Companion Volume propose de nouveaux descripteurs liés à l'utilisation parallèle des langues et à la capacité des utilisateurs de langues à agir en tant que médiateurs interlinguistiques et à mélanger, intégrer et alterner les langues. Dans ce document, la médiation est définie comme suit :
In mediation, the user/learner acts as a social agent who creates bridges and helps to construct or convey meaning, sometimes within the same language, sometimes from one language to another (cross-linguistic mediation). (CEFR Companion, 2018, p. 103).
Ce document distingue entre trois types de médiation:
- médiation d'un texte : transfert d'informations à une personne qui n'a pas accès au texte original en raison de barrières linguistiques, culturelles ou sociales.
- médiation de concepts : liée aux aspects pédagogiques de la médiation, les échelles pertinentes pour cette catégorie font référence aux domaines éducatifs qui nécessitent la gestion des interactions, la collaboration pour construire du sens, la facilitation des interactions collaboratives entre autres.
- médiation de la communication : processus visant à faciliter la compréhension entre les participants, par exemple en cas de tensions ou de désaccords.
En didactique des langues et du plurilinguisme, le type de médiation le plus pris en compte, notamment dans la recherche sur le concept, est bien la médiation d’un texte, comme le projet METLA (Stathopoulou et al, 2023) le démontre. En plus, les auteures de ce projet financé par le Centre Européen pour les Langues Vivantes considèrent que la médiation interlinguistique :
- se produit toujours dans un contexte social, une « pratique sociale » dans laquelle les utilisateurs de la langue s'impliquent lorsqu'il existe un fossé communicationnel (c'est-à-dire un manque de compréhension de l'autre langue);
- est une activité intentionnelle qui sert toujours un objectif communicatif et qui peut atteindre cet objectif en tenant compte du contexte de la situation (qui écrit/parle à qui), pour quoi faire, etc.

