Aller au contenu

Germinal/III. Sources et références historiques/Version imprimable

Leçons de niveau 12
Une page de Wikiversité, la communauté pédagogique libre.
Image logo
Ceci est la version imprimable de Germinal.
  • Si vous imprimez cette page, choisissez « Aperçu avant impression » dans votre navigateur, ou cliquez sur le lien Version imprimable dans la boîte à outils, vous verrez cette page sans ce message, ni éléments de navigation sur la gauche ou en haut.
  • Cliquez sur Rafraîchir cette page pour obtenir la dernière version du cours.
  • Pour plus d'informations sur les version imprimables, y compris la manière d'obtenir une version PDF, vous pouvez lire l’article Versions imprimables.


Germinal/III. Sources et références historiques

Une version à jour et éditable de ce livre est disponible sur la Wikiversité,
une bibliothèque de livres pédagogiques, à l'URL :
http://fr.wikiversity.org/wiki/Germinal/III._Sources_et_r%C3%A9f%C3%A9rences_historiques

Vous avez la permission de copier, distribuer et/ou modifier ce document selon les termes de la Licence de documentation libre GNU, version 1.2 ou plus récente publiée par la Free Software Foundation ; sans sections inaltérables, sans texte de première page de couverture et sans Texte de dernière page de couverture. Une copie de cette licence est inclue dans l'annexe nommée « Licence de documentation libre GNU ».

Une fiction sous le Second Empire (1866-1867)

Début de la boite de navigation du chapitre
fin de la boite de navigation du chapitre
En raison de limitations techniques, la typographie souhaitable du titre, « III. Sources et références historiques : Version imprimable
Germinal/III. Sources et références historiques/Version imprimable
 », n'a pu être restituée correctement ci-dessus.

Une fiction sous le Second Empire (1866-1867)

[modifier | modifier le wikicode]

Pour comprendre Germinal, il faut commencer par bien situer l'époque dans laquelle l'action se déroule. Le roman se passe en 1866-1867, à la fin du Second Empire de Napoléon III, soit près de vingt ans avant sa publication en 1885. Ce décalage temporel n'est pas sans importance : Zola écrit sous la Troisième République, qui a succédé à l'Empire après la défaite de Sedan en 1870 et la Commune de Paris en 1871, mais il situe son action dans les dernières années du régime impérial. Ce choix s'explique d'abord par la logique du cycle des Rougon-Macquart, qui a précisément pour ambition de retracer la France sous le Second Empire ; il s'explique aussi par la cohérence historique du sujet, puisque c'est dans les années 1860 que la France connaît une accélération de son industrialisation et les premières grandes grèves modernes.

Cependant, comme nous le verrons, Zola injecte dans ce récit de 1866 des éléments qui appartiennent en réalité aux années 1880, au moment où il écrit. Son roman superpose ainsi deux époques : celle, présumée, du Second Empire, et celle, réelle, des débuts de la Troisième République. La critique a longtemps signalé ce qu'on a appelé les anachronismes du roman, mais on verra qu'il s'agit moins d'erreurs que d'une construction délibérée, qu'André-Marc Vial qualifie d'« image synthétique » de la condition ouvrière sur vingt ans d'histoire[1].

  1. ↑ André-Marc Vial, Germinal et le « socialisme » de Zola, Éditions sociales, 1975 ; voir aussi Henriette Psichari, Anatomie d'un chef-d'œuvre. Germinal, Mercure de France, 1964.



Le bassin houiller du Nord et la Compagnie des mines d'Anzin

Début de la boite de navigation du chapitre
fin de la boite de navigation du chapitre
En raison de limitations techniques, la typographie souhaitable du titre, « III. Sources et références historiques : Version imprimable
Germinal/III. Sources et références historiques/Version imprimable
 », n'a pu être restituée correctement ci-dessus.

Le bassin houiller du Nord et la Compagnie des mines d'Anzin

[modifier | modifier le wikicode]

Le bassin houiller du Nord, où se situe l'action du roman, est l'un des plus importants de France. Il s'étend d'est en ouest sur près de 120 kilomètres, depuis Valenciennes, près de la frontière belge, jusqu'à Béthune. La houille y est exploitée depuis le XVIIIe siècle, et la Compagnie des mines d'Anzin, fondée en 1757, est la plus ancienne et l'une des plus puissantes des grandes compagnies françaises. À la fin du Second Empire, c'est une véritable institution qui emploie plusieurs milliers de mineurs sur des dizaines de fosses, et qui possède ses propres villages ouvriers, ses bureaux, ses ingénieurs et son école.

Pour donner un ordre de grandeur de l'importance économique et humaine de cette industrie, il faut savoir qu'à l'époque où se déroule l'action du roman, environ 14 % des ouvriers du fond à Anzin étaient des enfants âgés de 11 à 15 ans[1]. La Compagnie d'Anzin n'est donc pas un cas isolé dans le paysage industriel français : elle est représentative d'une logique économique et sociale qui régnait dans tout le bassin houiller. C'est cette logique que Zola transpose dans la Compagnie de Montsou imaginaire, qui réunit sous un seul nom des traits empruntés à plusieurs sociétés réelles.

Henri Marel a montré à cet égard que la « géographie » de Montsou est elle-même une construction synthétique : Zola superpose Anzin, le coron de Saint-Louis, la fosse Renard de Denain et le site de Bruay-Thiers pour créer un lieu fictif qui n'existe nulle part mais qui condense les caractéristiques réelles de plusieurs lieux observés. Cette technique romanesque permet à l'écrivain de fournir « une scène que le regard peut embrasser », plus vraie pour le roman que ne le serait n'importe quel lieu unique[2].

  1. ↑ B. Plessy et L. Challet, La Vie quotidienne au temps de Germinal, Hachette, 1984, cité par François Dolléans, dans Émile Zola, Germinal. Extraits, Hachette, coll. « Classiques Hachette », 1993, « Vivre au temps de Germinal ».
  2. ↑ Henri Marel, Germinal, une documentation intégrale, University of Glasgow French and German Publications, 1989, p. 21-22.



La condition des mineurs : travail, salaire, marchandage

Début de la boite de navigation du chapitre
fin de la boite de navigation du chapitre
En raison de limitations techniques, la typographie souhaitable du titre, « III. Sources et références historiques : Version imprimable
Germinal/III. Sources et références historiques/Version imprimable
 », n'a pu être restituée correctement ci-dessus.

La condition des mineurs : travail, salaire, marchandage

[modifier | modifier le wikicode]

Le métier de mineur est l'un des plus durs et des plus dangereux de la France industrielle du XIXe siècle. Les mineurs descendent à plusieurs centaines de mètres sous terre (à Anzin, jusqu'à 476 mètres dans la fosse Renard où Zola est descendu) pour extraire le charbon dans des galeries étroites, surchauffées ou inondées, où l'on travaille douze heures par jour. Le salaire de base d'un haveur, c'est-à-dire d'un mineur de fond, oscillait dans le bassin du Nord autour de 2 francs 75 à 3 francs par jour à la fin du Second Empire, ce qui suffisait à peine à nourrir une famille[1]. Pour comparer, le pain coûtait alors environ 70 centimes le kilogramme.

Mais ce salaire de base est compliqué par un système particulier qui constitue l'un des principaux griefs des mineurs et l'un des sujets centraux du roman : le marchandage. Le marchandage est une organisation du travail dans laquelle les équipes de mineurs (par exemple celle de Maheu dans le roman) se font concurrence pour obtenir le contrat d'exploitation d'une portion de la mine, à un tarif et pour une durée prédéterminés. Le contrat est attribué au moins-disant, c'est-à-dire à l'équipe qui accepte la rémunération la plus basse. La Compagnie se réserve par ailleurs le droit de modifier les conditions si les ouvriers gagnent ce qu'elle juge trop. Ce système crée de la rivalité entre les équipes, fait baisser les salaires et permet à la Compagnie de presser les coûts sans en avoir l'air. Les grèves d'Anzin de 1866, 1872, 1878 et 1884 auront toutes pour grief principal cette pratique[2].

À ce système s'ajoute, à partir de 1884 dans la réalité (et dans le roman), la décision unilatérale de la Compagnie de payer désormais le boisage à part, au mètre cube de bois descendu, en abaissant simultanément le prix de la berline de charbon abattu (de 50 à 40 centimes). Ce changement, présenté par la Compagnie comme une simple modification technique, est vu par les mineurs comme une « baisse de salaire déguisée », pour reprendre l'expression d'Étienne dans le roman. C'est précisément le motif qui déclenche la grève d'Anzin de février 1884, et c'est exactement le motif qui déclenche la grève de Montsou dans le roman. Émile Basly, le leader syndical d'Anzin, le déclarait devant la Chambre des députés en mars 1884 : le mineur « ne peut travailler et surveiller » à la fois, et l'un ou l'autre devra être négligé[3].

  1. ↑ Voir Marel, op. cit., p. 24, qui souligne que « Zola est bien renseigné » sur les salaires.
  2. ↑ Colin Smethurst, Émile Zola: Germinal, Edward Arnold, coll. « Studies in French Literature », Londres, 1974, p. 171-172.
  3. ↑ Témoignage d'Émile Basly, Journal Officiel, 18 mars 1884, p. 237 ; voir aussi le rapport de Clémenceau, p. 50 et 52, cités par Smethurst, op. cit.



Le coron et la dépendance vis-à-vis de la Compagnie

Début de la boite de navigation du chapitre
fin de la boite de navigation du chapitre
En raison de limitations techniques, la typographie souhaitable du titre, « III. Sources et références historiques : Version imprimable
Germinal/III. Sources et références historiques/Version imprimable
 », n'a pu être restituée correctement ci-dessus.

Le coron et la dépendance vis-à-vis de la Compagnie

[modifier | modifier le wikicode]
Corons De Sessevalle et leurs jardins, à Somain, le long de la route pavée conduisant à l'église.

Le coron est l'un des éléments les plus caractéristiques du paysage minier du Nord, et l'un des décors essentiels de Germinal. Le mot désigne une cité ouvrière, généralement constituée de maisons basses à un seul étage, alignées en deux rangs adossés et donnant chacune sur un petit jardin. Dans ses Notes sur Anzin, Zola en décrit minutieusement la disposition, qui passera presque telle quelle dans le roman : les routes droites, le pavage, la poussière noire l'été et la boue noire l'hiver, les jardins « sales, plantés d'arbustes maigres », les puits communs, l'absence de séparations[1].

Mais le coron n'est pas seulement un cadre pittoresque. C'est aussi, et surtout, un instrument de dépendance. Les maisons appartiennent à la Compagnie, qui les loue à ses ouvriers pour quelques francs par mois (six francs dans le coron de Montsou, comme à Anzin à la fin du Second Empire). Le charbon de chauffage est également fourni par la Compagnie, ce qui constitue un avantage en nature mais aussi une arme : en cas de grève, la Compagnie supprime la fourniture de charbon, comme le précisent les Notes sur Anzin et comme on le voit dans le roman. La famille du mineur est donc, en quelque sorte, prise en otage : si elle se révolte, elle perd à la fois son emploi, son logement et son chauffage. La grève, dans ces conditions, est un acte d'une gravité extrême, qui engage la survie même du foyer.

Ce système, où l'employeur est aussi le propriétaire et le fournisseur, s'appelle le paternalisme industriel. Il a deux faces : une face protectrice (le mineur est logé, chauffé, soigné par la Compagnie) et une face tyrannique (il dépend entièrement d'elle et ne peut s'en émanciper). C'est cette dualité que Zola met en scène avec une grande lucidité dans le roman, notamment à travers le personnage de la Maheude, mère de famille endettée à la moindre dépense extraordinaire et que la dignité conduit à payer ses dettes au prix d'une économie féroce sur tout le reste.

  1. ↑ Émile Zola, Mes Notes sur Anzin, folios 209-212, dans Colette Becker, La Fabrique de « Germinal ». Dossier préparatoire de l'œuvre, SEDES et Presses universitaires de Lille, 1986.



Maladies, accidents et caisses de secours

Début de la boite de navigation du chapitre
fin de la boite de navigation du chapitre
En raison de limitations techniques, la typographie souhaitable du titre, « III. Sources et références historiques : Version imprimable
Germinal/III. Sources et références historiques/Version imprimable
 », n'a pu être restituée correctement ci-dessus.

Maladies, accidents et caisses de secours

[modifier | modifier le wikicode]

L'autre versant de la condition minière est le risque physique. Les mineurs sont exposés en permanence à trois grands dangers : les éboulements, qui peuvent ensevelir tout un chantier ; le coup de grisou, c'est-à-dire l'explosion d'un mélange d'air et de méthane allumé par une étincelle ou une lampe défectueuse ; et la noyade, lorsque la nappe phréatique perce les galeries. À ces accidents directs s'ajoutent les maladies professionnelles à évolution lente, dont la plus redoutable est la silicose ou pneumoconiose, c'est-à-dire l'encrassement progressif des poumons par la poussière de charbon, qui produit cette toux noire et ces crachats noirs que Zola attribue au père Bonnemort.

Pour décrire ces maux, Zola s'est appuyé sur un ouvrage de référence du temps, le Traité pratique des maladies, des accidents et des difformités des houilleurs du docteur Boëns-Boisseau (Bruxelles, 1862), qui dressait un inventaire des affections propres aux mineurs : anémie, scrofules, bronchite noire, asthme, rhumatismes invalidants. Zola transpose cette liste presque telle quelle dans le grand discours d'Étienne au Plan-des-Dames, qui énumère « les maladies des mineurs [...] avec des détails effrayants : l'anémie, les scrofules, la bronchite noire, l'asthme qui étouffe, les rhumatismes qui paralysent »[1].

Face à ces risques, le système de protection sociale est au mieux embryonnaire. Les caisses de secours, organisées par les compagnies elles-mêmes à partir de 1864, ne sont soumises à aucun contrôle public. Leur fonctionnement est souvent arbitraire : la Compagnie peut conclure à « l'imprudence de l'ouvrier » pour ne rien verser, ou attribuer un secours dérisoire (50 francs forfaitaires pour Jeanlin, 45 centimes par jour pour Bonnemort dans le roman). Les veuves de mineurs « tués dans la mine » recevaient à la fin du Second Empire un secours de 60 centimes par jour, et les enfants de moins de douze ans, 25 centimes[2]. Surtout, le moindre événement attribuable à la grève suspendait toute prestation : la Maheude, dont le mari est tué par les soldats et dont les enfants meurent dans la catastrophe finale, ne touchera rien, parce que la Compagnie estime que cette catastrophe a été causée par le sabotage de Souvarine et lui est donc imputable.

  1. ↑ Germinal, IV, 7 ; analyse dans Michel Erre, Germinal, Émile Zola, Hatier, coll. « Profil littérature », 1991, p. 36.
  2. ↑ Henriette Psichari, Anatomie d'un chef-d'œuvre. Germinal, Mercure de France, 1964, p. 112-113, qui s'appuie sur Édouard Dolléans, Histoire du travail en France, t. I.



Le travail des femmes et des enfants

Début de la boite de navigation du chapitre
fin de la boite de navigation du chapitre
En raison de limitations techniques, la typographie souhaitable du titre, « III. Sources et références historiques : Version imprimable
Germinal/III. Sources et références historiques/Version imprimable
 », n'a pu être restituée correctement ci-dessus.

Le travail des femmes et des enfants

[modifier | modifier le wikicode]

L'un des aspects les plus éprouvants pour le lecteur moderne, mais qui correspond à une réalité historique avérée, est le travail des enfants au fond de la mine. Catherine Maheu, qui n'a que quinze ans, et son petit frère Jeanlin, qui en a onze, descendent quotidiennement avec les adultes pour pousser les berlines dans les galeries. Cette situation peut sembler relever de l'invention noire, mais elle est rigoureusement documentée. Le décret de 1813, applicable jusqu'en 1874, n'interdisait que la descente des enfants de moins de dix ans. La loi du 22 mars 1841 limitait à huit heures la journée des enfants de huit à douze ans, et à douze heures celle des enfants de douze à seize ans. La loi de 1874 maintenait l'autorisation du travail des enfants de dix à douze ans, mais à mi-temps seulement et dans les manufactures. Surtout, comme le souligne Henriette Psichari, « ni la loi de 1841 ni celle de 1874 n'étaient appliquées. Elles demeuraient lettre morte »[1].

L'effectif des enfants âgés de 11 à 15 ans atteignait, à Anzin, près de 14,5 % du nombre total des ouvriers de fond, et 21 771 enfants de plus de huit ans étaient employés en 1875 dans les ateliers et fabriques des trois départements du Nord[2]. L'opinion publique acceptait cette réalité, soit comme un remède à la paresse, soit comme un apport indispensable au budget familial. Et c'est ce dernier point qui explique, dans Germinal, un fait dérangeant : ce sont les parents eux-mêmes qui poussent leurs enfants au fond. Zola souligne cette responsabilité sans complaisance. Comme le notait un mineur dans les Cahiers de doléances des mineurs français que Zola avait lus, le travail de l'enfant représentait, « si faible que puisse être [sa] rémunération [...], une ressource additionnelle précieuse ». Karl Marx en avait tiré la formule terrible : « Jadis l'ouvrier vendait sa propre force de travail dont il pouvait disposer librement, maintenant il vend femme et enfants ; il devient marchand d'esclaves »[3].

Le travail souterrain des femmes adultes était, en théorie, interdit par une loi de 1874 ; mais comme les autres lois protectrices, elle n'était guère appliquée, et Zola s'en autorise pour faire descendre ses personnages féminins (la Maheude jeune, les hercheuses) au fond de la mine.

  1. ↑ Psichari, op. cit., p. 119.
  2. ↑ Germinal. Extraits, éd. Dolléans, op. cit. ; Plessy et Challet, op. cit.
  3. ↑ Karl Marx, Le Capital, cité par Vial, op. cit.



La grève d'Anzin de 1866 : un précédent oublié

Début de la boite de navigation du chapitre
fin de la boite de navigation du chapitre
En raison de limitations techniques, la typographie souhaitable du titre, « III. Sources et références historiques : Version imprimable
Germinal/III. Sources et références historiques/Version imprimable
 », n'a pu être restituée correctement ci-dessus.

La grève d'Anzin de 1866 : un précédent oublié

[modifier | modifier le wikicode]

Pour expliquer le choix de la date par Zola (1866-1867), Henri Marel a mis en évidence un précédent historique souvent négligé. Du 22 au 27 octobre 1866, le bassin d'Anzin a connu une grève importante, qui s'est étendue à plusieurs fosses (Hérin, Desmaizières, Trith, Saint-Léger, Denain, Bellevue, Escaudin, Abscon et Anzin elle-même) et qui a culminé en troubles violents : extinction de feux dans plusieurs fosses, démontages de volets, vitres brisées, incidents avec la troupe. Vingt-huit mineurs ont été arrêtés, jugés les 14 et 15 novembre 1866 par le tribunal correctionnel de Valenciennes, et condamnés à des peines allant de vingt-quatre heures à deux mois de prison[1].

Les motifs de cette grève recoupent étroitement ceux du roman : les mineurs réclamaient une augmentation de salaire (de 2 francs 75 à 3 ou 4 francs), la suppression de l'étiquetage des berlines (un système qui permettait à la Compagnie de baisser unilatéralement le prix d'une berline jugée insuffisamment pure), le refus du marchandage, et la demande d'être remontés à l'heure exacte de la fin du travail (« Et du reste dix minutes manquaient encore pour l'heure de la remonte, il y avait là une cinquantaine d'hommes, mouillés et grelottants »[2]). On reconnaît, presque mot pour mot, des éléments qu'on retrouvera dans Germinal.

Plusieurs détails de la grève de 1866 anticipent étrangement le roman : l'excitation des femmes (qui « suivaient leurs maris et les excitaient », comme la Maheude et la Mouquette de Germinal), l'extinction des feux dans plusieurs fosses (qu'on retrouve à Madeleine, Crèvecœur, La Victoire et Gaston-Marie dans le roman), l'idée d'empêcher les non-grévistes de travailler. Marel formule l'hypothèse que Zola a pu avoir connaissance de cette grève par les rédacteurs de L'Événement (journal auquel Zola collaborait alors), et surtout par Alfred Giard et son entourage à Valenciennes. Il en conclut que « les deux grèves [de 1866 et de 1884] se sont superposées et ont formé cette entité vivante qu'est la réalité du roman »[3].

  1. ↑ Anonyme, La Grève des charbonniers d'Anzin en 1866, Paris, E. Picard, 1866 ; analysé en détail par Marel, op. cit., p. 18-25.
  2. ↑ Cité dans la brochure anonyme de 1866, transcrit par Marel, op. cit., p. 24.
  3. ↑ Marel, op. cit., p. 25.



La grève d'Anzin de 1884 : la matrice contemporaine

Début de la boite de navigation du chapitre
fin de la boite de navigation du chapitre
En raison de limitations techniques, la typographie souhaitable du titre, « III. Sources et références historiques : Version imprimable
Germinal/III. Sources et références historiques/Version imprimable
 », n'a pu être restituée correctement ci-dessus.

La grève d'Anzin de 1884 : la matrice contemporaine

[modifier | modifier le wikicode]

L'autre source historique majeure, et celle dont Zola a été directement témoin, est la grève d'Anzin de février-avril 1884. Cette grève éclate exactement au moment où le romancier prépare son livre, et elle lui fournit une grande partie de sa matière. Voici comment elle s'est déroulée.

Le 12 février 1884, la Compagnie d'Anzin annonce une modification des conditions de travail. Les mineurs seront désormais responsables des éboulements, des accidents et de l'élargissement de leurs galeries à cent mètres derrière eux ; en compensation, le boisage sera payé à part, au mètre cube de bois employé, et le prix de la berline de charbon abattu sera abaissé de 50 à 40 centimes. La mesure recouvre, comme l'a montré Michelle Perrot à partir des archives du Nord, plusieurs intentions : faire des économies (la Compagnie est en crise), supprimer des emplois au fond (les « raccommodeurs », c'est-à-dire les ouvriers spécialisés dans le boisage, deviennent inutiles), et procéder à une « épuration politique et syndicale »[1]. Le préfet du Nord, Jules Cambon, rapporte un propos du directeur Guary qui ne laisse aucun doute : « Il m'a dit qu'il fallait tôt ou tard en venir là, que si on ne le faisait pas aujourd'hui, on le ferait dans trois mois ; que depuis un an la compagnie était tous les huit jours sous une menace de grève. »

Les mineurs protestent immédiatement, mais ils négocient d'abord. La grève n'est déclarée que le 20 février, après la paye de la quinzaine, ce qui leur permet de tenir plus longtemps (détail qu'on retrouvera dans le roman, où les mineurs attendent eux aussi la paye avant de cesser le travail). Elle s'étend à l'ensemble des effectifs le 23 février, jour où Zola arrive à Valenciennes, et durera jusqu'à la mi-avril, soit environ deux mois. Les grévistes sont près de douze mille. La grève est dans l'ensemble pacifique, à l'exception d'incidents le 4 avril qui ne font cependant pas de victimes. Elle se solde par un échec : les mineurs reprennent le travail aux nouvelles conditions, et la Compagnie en profite pour licencier 140 délégués syndicaux. Comme le souligne Vial, « elle eut pour résultat une désorganisation totale des syndicats », qui ne renaîtront à Anzin qu'en 1898[2]. Émile Basly, le leader syndical, perdra son emploi à Anzin, mais sera élu député en 1885.

Les parallèles entre cette grève réelle et la grève fictive de Montsou sont innombrables. Zola n'invente presque rien quant aux causes (la modification du système de boisage), aux revendications (cinq centimes de plus par berline, retour aux anciennes conditions), au déroulement (négociations infructueuses avec le directeur, prolongation jusqu'à l'épuisement), aux acteurs (un délégué cabaretier comme Basly est le modèle de Rasseneur). Ce qu'il invente, en revanche, c'est la violence, qui n'a pas existé à Anzin : la grande émeute, la fusillade, le sabotage final, l'effondrement du Voreux n'ont aucun équivalent réel. Comme nous l'avons vu dans la partie sur la genèse, Zola condense, intensifie et dramatise ; il superpose à la grève d'Anzin 1884 des éléments empruntés à d'autres grèves (La Ricamarie 1869, Montceau 1882) et à des événements politiques plus larges.

  1. ↑ Michelle Perrot, Les Ouvriers en grève. France 1871-1890, Mouton-EHESS, 1974 ; cité par Vial, op. cit. Voir aussi la lettre du préfet Jules Cambon du 26 février 1884.
  2. ↑ Vial, op. cit.



Le mouvement ouvrier de la Première Internationale à 1884

Début de la boite de navigation du chapitre
fin de la boite de navigation du chapitre
En raison de limitations techniques, la typographie souhaitable du titre, « III. Sources et références historiques : Version imprimable
Germinal/III. Sources et références historiques/Version imprimable
 », n'a pu être restituée correctement ci-dessus.

Le mouvement ouvrier de la Première Internationale à 1884

[modifier | modifier le wikicode]

Pour comprendre les harangues d'Étienne, les querelles entre Étienne et Rasseneur, et le personnage de Souvarine, il faut maintenant examiner brièvement l'histoire du mouvement ouvrier français entre 1864 et 1884. Cette histoire est celle d'un éveil progressif, traversé de divisions internes que Zola a fidèlement reproduites dans son roman.

Le point de départ est la fondation, à Londres en 1864, de l'Association internationale des travailleurs, plus connue sous le nom de Première Internationale, dont Karl Marx est l'un des principaux animateurs. Cette organisation rassemble, dans une coordination encore lâche, les mouvements ouvriers européens et tente d'imposer le principe de la lutte des classes. Elle est dissoute en 1876 sous l'effet des conflits internes (notamment entre marxistes et anarchistes bakouninistes), mais son nom et son prestige survivent dans la conscience ouvrière.

L'événement décisif est ensuite la Commune de Paris de 1871, qui constitue à la fois la première grande tentative de révolution prolétarienne et le plus grand traumatisme du mouvement ouvrier français. Réprimée dans le sang lors de la « Semaine sanglante » (21-28 mai 1871), elle laisse des dizaines de milliers de morts, des milliers de déportés en Nouvelle-Calédonie, et un mouvement ouvrier décapité pour dix ans. C'est seulement avec l'amnistie partielle de 1879 et l'amnistie totale de 1880 que les Communards exilés peuvent rentrer en France et réorganiser le mouvement.

En novembre 1879, le Congrès ouvrier socialiste de Marseille fonde la Fédération du Parti des travailleurs socialistes de France et adopte les thèses fondamentales du marxisme : suppression du patronat, abolition du salariat, propriété collective des moyens de production. Mais l'unité ne dure pas. Des divisions éclatent, dont la principale oppose Jules Guesde, vulgarisateur de Marx en France, partisan d'une révolution violente et d'un programme « scientifique » de transformation sociale, et Paul Brousse, partisan d'une transformation graduelle par l'action municipale et législative[1]. La scission est consommée au Congrès de Saint-Étienne en 1882. Brousse fonde le Parti ouvrier socialiste révolutionnaire français, dit « possibiliste », tandis que Guesde fonde, à Roanne, le Parti ouvrier français, d'inspiration marxiste, particulièrement influent dans le département du Nord. En mars 1884, en pleine grève d'Anzin, le congrès guesdiste se réunit à Roubaix et adresse un message de soutien aux grévistes.

Pendant ce temps, à la marge du mouvement socialiste organisé, l'anarchisme connaît un regain à partir de 1881-1882. La « Bande Noire » de Montceau-les-Mines en août 1882, l'explosion d'une bombe le 23 octobre 1882 dans un restaurant lyonnais (à l'enseigne, par une coïncidence remarquable, de L'Assommoir), et surtout les attentats russes contre le tsar Alexandre II en 1881 marquent les esprits. C'est cet anarchisme russe que Zola incarne dans Souvarine, mécanicien nihiliste solitaire venu d'Orient.

  1. ↑ Voir Vial, op. cit., sur les courants socialistes des années 1879-1884 ; voir aussi Smethurst, op. cit., p. 174-176.



Les trois courants socialistes incarnés dans le roman

Début de la boite de navigation du chapitre
fin de la boite de navigation du chapitre
En raison de limitations techniques, la typographie souhaitable du titre, « III. Sources et références historiques : Version imprimable
Germinal/III. Sources et références historiques/Version imprimable
 », n'a pu être restituée correctement ci-dessus.

Les trois courants socialistes incarnés dans le roman

[modifier | modifier le wikicode]

Cette histoire complexe se retrouve, étonnamment lisible, dans la composition du roman. Zola n'invente pas les courants politiques qu'il met en scène : il les répartit entre trois personnages aux idées clairement distinctes, dont le conflit est l'un des moteurs intellectuels de l'œuvre.

Le premier courant est le socialisme collectiviste, incarné par Pluchart, le délégué de l'Internationale, et par Étienne lui-même à mesure qu'il évolue. C'est le socialisme de Jules Guesde : analyse à prétention scientifique, révolution violente, collectivisation des moyens de production, internationalisme. Comme l'a noté la critique, Étienne est « le porte-parole des thèses collectivistes, telles que les exposait Jules Guesde en 1884 », et son programme passe presque mot pour mot des notes prises pour Zola en mars 1884 dans les harangues du roman[1].

Le deuxième courant est le socialisme réformiste ou « possibiliste », incarné par Rasseneur, l'ancien mineur devenu cabaretier. Rasseneur souhaite « exiger les réformes possibles » sans provoquer de révolution. Il est inspiré, comme on l'a vu, d'Émile Basly, syndicaliste réformiste qui croit à l'action légale et progressive. Dans le roman, le conflit entre Étienne et Rasseneur reproduit fidèlement, dans une réunion de cabaret, le conflit Guesde-Brousse qui divise le mouvement socialiste français de 1882 à 1884.

Le troisième courant est l'anarchisme nihiliste, incarné par le seul Souvarine. Mécanicien russe réfugié, Souvarine ne croit ni à la réforme, ni à la révolution organisée, mais à la destruction pure et simple, sans plan ni successeur, du « vieux monde » : « Nul ne peut rien construire sur la table rase. » Sa figure renvoie aux anarchistes russes des années 1878-1881, plutôt qu'à un courant français contemporain : l'anarchisme français des attentats ne secouera vraiment le pays qu'après 1892. C'est lui qui, à la fin du roman, sabote le cuvelage du Voreux, provoquant l'inondation et la catastrophe finale.

Cette tripartition n'est pas seulement un commentaire politique, c'est un dispositif romanesque. En mettant face à face ces trois figures (l'apôtre, le réformiste et le destructeur), Zola fait du roman une véritable scène de débat où les options du mouvement ouvrier de son temps s'affrontent et s'éclairent l'une l'autre.

  1. ↑ Jacques Vassevière, Germinal, Émile Zola, Nathan, coll. « Balises », 1989, p. 56 ; voir aussi Vial, op. cit.



Le tournant législatif de 1884

Début de la boite de navigation du chapitre
fin de la boite de navigation du chapitre
En raison de limitations techniques, la typographie souhaitable du titre, « III. Sources et références historiques : Version imprimable
Germinal/III. Sources et références historiques/Version imprimable
 », n'a pu être restituée correctement ci-dessus.

Le tournant législatif de 1884

[modifier | modifier le wikicode]

L'année 1884, qui est aussi l'année de la grève d'Anzin et celle de la rédaction de Germinal, est un moment charnière de l'histoire sociale française. Deux mesures prises pendant la grève elle-même la rendent symboliquement importante.

La première est la circulaire du ministre de l'Intérieur Waldeck-Rousseau, datée du 27 février 1884, qui interdit l'appel à l'armée pour la répression des coalitions ouvrières et autorise seulement l'usage de la gendarmerie. Cette mesure, prise quatre jours après l'arrivée de Zola à Valenciennes, marque un tournant dans la doctrine républicaine : la grève cesse d'être traitée comme une atteinte à l'ordre militaire pour devenir une affaire de simple maintien de l'ordre. La République ne veut plus se déshonorer par des fusillades comme celles de La Ricamarie en 1869. Zola, qui a observé la grève d'Anzin sans aucune violence, en tire pourtant dans son roman une fusillade et la mort de Maheu sous les balles de la troupe : il transpose les répressions sanglantes des grèves antérieures du Second Empire dans son cadre de 1866-1867, où elles étaient effectivement possibles.

La seconde mesure, plus importante encore, est la loi du 21 mars 1884, dite loi Waldeck-Rousseau, qui autorise pour la première fois en France la formation, les unions et les fédérations de syndicats professionnels[1]. Adoptée en pleine grève d'Anzin, à huit jours du Congrès guesdiste de Roubaix, elle légalise une réalité qui, jusque-là, restait précaire et persécutée. À partir de cette date, le mouvement syndical français se structure et se consolide. Mais paradoxalement, la grève d'Anzin se solde par une défaite syndicale : les délégués sont licenciés, les organisations détruites, et il faudra attendre 1898 pour qu'une chambre syndicale se reconstitue à Anzin.

  1. ↑ Vial, op. cit.



Conclusion : un roman au carrefour de deux époques

Début de la boite de navigation du chapitre
Version imprimable
Icône de la faculté
Chapitre no 3
Leçon : III. Sources et références historiques
Chap. préc. :Le tournant législatif de 1884
fin de la boite de navigation du chapitre
En raison de limitations techniques, la typographie souhaitable du titre, « III. Sources et références historiques : Version imprimable
Germinal/III. Sources et références historiques/Version imprimable
 », n'a pu être restituée correctement ci-dessus.

Conclusion : un roman au carrefour de deux époques

[modifier | modifier le wikicode]

Ce parcours du contexte historique permet de mieux comprendre la nature très particulière de Germinal. Le roman est à la fois daté avec une grande précision (1866-1867) et profondément contemporain de sa rédaction (1884-1885). Cette double inscription temporelle est délibérée. André-Marc Vial l'a bien formulée : « Zola superpose les conditions de la lutte revendicative et de la vie politique du prolétariat dans les années 1880 à 1884, aux conditions de la vie et de l'action ouvrières à la fin du Second Empire. Plus que d'anachronisme, il s'agit d'une image synthétique, ou du moins syncrétique, de la condition et du combat de la classe ouvrière pendant vingt ans d'histoire »[1].

Cette synthèse s'explique par une conviction propre à Zola : sous les changements de régime (Empire, République) et de législation (loi sur les syndicats), les fondements économiques de l'exploitation ouvrière n'avaient pas véritablement bougé. La condition du mineur de 1884 ressemble à celle du mineur de 1866 : mêmes salaires misérables, mêmes maladies, mêmes corons, même dépendance vis-à-vis d'une compagnie toute-puissante, même marchandage. Que l'Empire soit tombé et que la République ait promulgué des lois sociales ne change pas grand-chose à la dureté concrète de l'existence au fond de la mine. C'est cette continuité qui justifie la superposition romanesque des deux époques.

Mais cette synthèse est aussi prophétique. À la fin du roman, Étienne quitte Montsou avec la conviction que la grève vaincue n'est pas un échec, mais un commencement : « Sans doute, la grève est vaincue, mais les mineurs se sont comptés, ont senti la poudre et sont acquis à la révolution. Voilà le bénéfice de la grève. La révolution sociale fatale avant la fin du siècle »[2]. Cette idée d'une révolution mûrissant lentement sous les défaites apparentes, qu'on appelle aujourd'hui une « prise de conscience », est l'un des grands thèmes du roman, dont le titre annonce « la germination » à venir.

Au moment où Zola publie son livre, en mars 1885, la France ouvrière vient de vivre la grande grève d'Anzin, mais elle a aussi obtenu la loi sur les syndicats et l'amorce d'une législation sociale. Le mouvement ouvrier, encore divisé, se cherche un avenir. Germinal s'inscrit exactement à ce carrefour : il regarde le passé immédiat (1866-1867, premières grèves) et il pressent l'avenir (les grandes luttes du XXe siècle). C'est l'une des raisons pour lesquelles ce roman, qui paraît à la première lecture si daté, est en réalité si peu daté : il a saisi un moment de bascule, un seuil historique, et c'est de ce seuil même qui tire sa puissance durable.

  1. ↑ Vial, op. cit.
  2. ↑ Note de Zola dans le dossier préparatoire, citée par Vial, op. cit.



GFDL GFDL Vous avez la permission de copier, distribuer et/ou modifier ce document selon les termes de la licence de documentation libre GNU, version 1.2 ou plus récente publiée par la Free Software Foundation ; sans sections inaltérables, sans texte de première page de couverture et sans texte de dernière page de couverture.