FRA6730-A-A18-Cours 1 & 2 : Internet, Web et protocoles

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Bienvenu sur la page du Cours 1 & 2 du séminaire FRA6730-Littérature et culture numérique assuré par Marcello Vitali-Rosati. Le séminaire est offert aux étudiants du Département des littératures de langue française et aux étudiants du DESS en édition numérique à l'Université de Montréal. Le Cours 1 & 2 ont eu lieu respectivement le 11 et le 18 septembre 2018 et sont intitulés : Internet, Web et protocoles.

Prérequis[modifier | modifier le wikicode]

Pour préparer ce cours était à lire : N. Katherine Hayles (UCLA). 2007. Electronic Literature : What is it ?.

La Modélisation : Peut-on réduire la réalité à un modèle ?[modifier | modifier le wikicode]

Définitions[modifier | modifier le wikicode]

  • Concept de modèle : représentation d’un élément
  • Concept de modélisation : idée d'un pouvoir de représentation infini. Il est possible de tout modéliser (une chaise, un sentiment, une personne, des pratiques, des désirs, etc.) De fait, le modèle ne sert pas uniquement à décrire un objet ou un espace physique.

La modélisation en 3 étapes[modifier | modifier le wikicode]

Trois étapes peuvent être distinguées dans le processus de modélisation :

  1. Modèle interprétatif
  2. Modèle fonctionnel
  3. Modèle physique

Conseil de lecture : J.-G. Meunier, Humanités numériques ou computationnelles : Enjeux herméneutiques, Sens public, 2014.

1. Modèle interprétatif[modifier | modifier le wikicode]

Ce modèle est issue d'une interprétation, soit de la description d’un objet dans le sens le plus large possible.

2. Modèle fonctionnel[modifier | modifier le wikicode]

Le modèle fonctionnel correspond à la description atomique permettant d'identifier des éléments unitaires et des rapports précis, pour rendre le modèle interprétatif calculable. Il comporte lui-même plusieurs étapes :

  1. Identifier les éléments discrets (par exemple des pixels sur une photo).
  2. Définir une procédure algorithmique. Une procédure algorithmique est une suite d’instructions ordonnée, anticipative et finie, calculable donc computable. La computabilité est la calculabilité déportée sur une machine de Turing[1]. La computation est donc le calcul par une machine.

3. Modèle physique[modifier | modifier le wikicode]

Le modèle physique correspond à l'implémentation du modèle fonctionnel dans une machine de Turing physique.

Limites et problèmes de la modélisation[modifier | modifier le wikicode]

La modélisation pose problème à plusieurs égards :

  • Problèmes d'implémentation : limitation de temps et d’espace.
  • Problèmes de computabilité, les processus algorithmiques démontrent que certaines choses ne sont pas calculables pour diverses raisons :
    • Limitations des systèmes formels :
      • Fonctions incomputables (certaines formes géométriques ne peuvent être calculées[2])
      • Incomplétude (impossibilité dans un système formel de décider de la vérité ou de la fausseté de choses que l’on sait vraies ou fausses dans le système réel[3])
      • Théorie de la non définissabilité[4]
      • Problème de la décision - Hilbert's Entscheidungsproblem (Thèse Turing-Church)
      • Problème de l'arrêt (quand il y a impossibilité d’établir le moment de l’arrêt à l’intérieur de la fonction algorithmique[5])
    • L'opposition syntaxe/sémantique (la sémantique ne peut pas et jamais être réduit à une syntaxe donc la sémantique n’est pas un modèle fonctionnel [6][7])
    • L'opposition discret/continu

La notion de computabilité présente des difficulté en terme de calculabilité : en effet le support d'écriture est fini (au sens de contraire d'infini). La théorie d'une calculabilité infinie ne coïncide pas avec les limites physiques de la machine. À ce problème ont été opposés les ordinateurs quantiques, machines sans limite computationnelle permettant un gain en rapidité et en espace. Toutes ces limites de système formel sont associées aux machines de Turing automatiques or il peut y avoir deux types de machines : automatique et oracle machine. La machine de type oracle est composée d’une boîte noire dont l'intérieur reste inconnu. Le Web est en ce sens une oracle machine basée sur l’interaction humain-machine.

  • Problèmes d'interprétation : multiplicité possible d'interprétations différentes.

Importance du storytelling dans le modèle interprétatif[modifier | modifier le wikicode]

Les modèles interprétatifs ne sont pas seulement destinés à procurer des modèles à implémenter : il est également question de storytelling dans la mesure où il s'agit de :

  • Réunir l’interprétation et la computation au-delà de l’opposition entre syntaxique et sémantique
  • Mettre ensemble syntaxique et sémantique
  • Créer un environnement humain-monde-machine.

Ainsi, dans une dynamique de boucle infinie, ce que nous pensons de la pertinence influence l'algorithme qui influencera à son tour notre représentation de la pertinence, etc. Les algorithmes sont porteurs d’une vision du monde.

Qu’est ce que le numérique ?[modifier | modifier le wikicode]

Questionnements :[modifier | modifier le wikicode]

  • Quels sont les liens entre numérique et analogique ?
  • Quelle est sa signification culturelle ?
  • Quelle différence entre Internet et le Web ?
  • Est-ce que cela signifie seulement mettre en ligne ?
  • Cela correspond t-il à une crise institutionnelle ?
  • Quels sont les liens entre numérique et politique ?

Tous ces questionnements se trouvent interreliés : les goûts culturels d'un individu se fondent sur un modèle physique basé sur un modèle fonctionnel basé sur un modèle interprétatif. Le mot numérique finalement est employé comme adjectif de temps pour qualifier une ère ou une époque particulière (avec un sens synonymique de moderne et contemporain). Or numérique n’est pas synonyme d’électronique. Le numérique correspond à la la deuxième étape du processus de modélisation : le modèle fonctionnel est une représentation numérique d'un modèle interprétatif (nombres ou chiffres implémentés).

Éléments discrets[modifier | modifier le wikicode]

Les éléments discrets sont les unités atomiques issues d’une discrétisation du continu. S'opposent :

  • les Quantités discrètes (grain de riz, humain) : il y en a 1 ou 2 ou 0 et il n'est pas possible des les discrétiser.

et

  • les Quantités continues (eau, tasse de café, bouteille d’eau) : il est possible de les discrétiser.

Il est impossible de réduire des quantités continues à des quantités discrètes (Paradoxe d'Achille et la tortue) ou de les comparer (Théorème de Cantor).

Aspect culturel[modifier | modifier le wikicode]

Le numérique ne se définit pas seulement par l’aspect technique, mais également par un aspect culturel :

  • Discours sur la qualité (hi-fi, immatérialité)
  • Pratiques
  • Changements de perceptions
  • Rien d’immatériel dans l’espace numérique (câbles de l’infrastructure)
Début du Cours 2 

Crise institutionnelle[modifier | modifier le wikicode]

Internet et le web ont eu une explosion majeure : ce sont deux des manifestations du développement des compétences numériques, mais c’est à partir de leur épanouissement que l’on commence à parler de numérique. Des pratiques numériques échappent aux règles institutionnelles présentes, puisqu'il est dans le cas de certains projets (comme le Tiers Livre de François Bon) devenu impossible tout lire, d'établir une bibliographie totale. Le critère d'exhaustivité disparaissant, la dimension institutionnelle du savoir semble mise en péril avec le numérique. Or, il faut faire remarquer que l'impossibilité d'une lecture exhaustive est un fait dans l'espace analogique : la lecture et la bibliographie totale sont des idéaux institutionnels qui ont été dévoilés par le numérique.

Caractéristiques[modifier | modifier le wikicode]

Le numérique peut être caractérisé par les termes suivants :

  • Discrétisation et modélisation
  • Multiplicité

Voir Walter Benjamin, thèse sur la reproductibilité automatique et technique qui désacralise l’unité, l’originalité de l’œuvre, soit son aura.

La perte de l’aura selon Benjamin est un bien : par position politique, le sentiment de sacralité donné par l’original, est un sentiment religieux qui cause une rupture entre le transcendant et l’immanent. Le fait que cela soit une œuvre d’art, l’aura est une concentration d’éléments symboliques dans un objet éphémère, futile. L’aura dépend du sentiment sacré qui met dans un état d’infériorité face à l’œuvre, qui, si elle est transcendante, n’est pas pour le peuple. L’aura étant un mythe religieux, contenu dans la conviction d'un original, ainsi la reproductibilité tue l’unicité : toute œuvre d’art depuis toujours est reproductible. Le processus de copie avec les avancées en terme de reproductibilité technique (pour les arts photographiques et cinématographique notamment) ne nécessitant qu'un effort relatif, l’art devient immanent, portant la société soit un instrument d’émancipation, comme vecteur politique si politisation de l’esthétique, soit une esthétisation de la politique (régimes totalitaires où l’esthétisation de la figure du dictateur rendue possible par l’art) : ce qui est transcendant ou pourrait paraître comme tel est en réalité juste esthétisé.

Avec le numérique : dans toute la tradition de reproductibilité, débutée avec la rupture quantitative de la photographie et du cinéma, la multiplicité advient opérant un changement sûrement plus quantitatif que qualitatif. Dans la photographie, la copie n’est jamais une copie exacte puisqu'il advient toujours une dimension matérielle qui crée une différence entre un tirage et l’autre, détectable par un spécialiste, en plus d’un effort de reproduction. Or, le fichier numérique est une discrétisation, tandis que le tirage est analogique soit une reproduction continue. Le fichier numérique est une suite de chiffres discrets : il n’y a donc plus d’original, soit plus de gage de véridicité et de validité institutionnel.

  • Calculabilité - algorithmicité
  • Matérialité : l’espace numérique

Le numérique est un espace architectural[modifier | modifier le wikicode]

Définitions d’espace[modifier | modifier le wikicode]

  • Première définition (Aristote) : L’espace est quelque chose qui est organisé et qui donne un sens aux choses (un haut, un bas, un centre) soit un espace qualitatif.

Voir Foucault et le concept d'hétérotopie[8]

Les transformations de Galilée : la vitesse et la distance dépendent du module de comparaison.

La théorie de la relativité d'Einstein : la même équation fonctionne dans la relativité restreinte avec l’ajout de la constante C. La vitesse de la lumière est constante : on ne peut la dépasser, donc c’est l’espace qui se restreint et non le temps.

  • Deuxième définition : vision de l’espace quantitatif. La question de la place centrale de la Terre ayant été écartée, il demeure la question du module de comparaison : il n'y a plus de centre. Cette conception de l’espace nie un espace qualitatif, qui s’organise sur une transcendance. Au centre n’est pas le monde, mais la vision du monde. L’espace et le temps sont des a priori de la perception, des catégories formelles et transcendantales. Ils constituent une série de structures permettant la perception du monde. L’espace n’est pas une caractéristique des choses mais de la perception des choses, sans être seulement subjectif mais aussi universel. Avant toutes perceptions, il y a l’espace et le temps, mais ces deux transcendantaux n’ont de sens que dans la perception. Giodano Bruno soutenait la présence de plusieurs systèmes solaires[9] ; Descartes considérait que les différents composants de l’espace qualitatif sont hétérogènes, tandis que l’espace quantitatif est homogène, comme une extension.

La phénoménologie, à partir de Kant, réfléchit à la relation étroite entre espace et temps. L’espace n’est pas seulement quelque chose que l'individu perçoit : il y habite, donc l’espace évolue par lui, par une série de relation. L’espace est habité/habitable et donc une série de relations entre choses, actions, personnes, énergies.

Caractéristiques[modifier | modifier le wikicode]

  • Ensemble de relation entre des objets.
  • Définition historique selon des enjeux culturels contemporains.
  • Le numérique doit être conçu aujourd’hui d’abord comme un espace :
    • selon des rapports intérieur/extérieur, fondamentaux, institutionnels
    • selon des rapports visible/invisible avec des niveaux de visibilité ou d’invisibilité
    • selon des rapports proche/loin
    • selon des rapports central/périphérique : réintègre des dimensions qualitatives.

L’espace principal, où nous vivons, est aujourd’hui un espace numérique car les relations sont érigées par des protocoles et des formes de relation prénumériques (liées à la technique) et dont certaines sont, sur le même plan, numériques. Les protocoles numériques produisent d’autres types de relations, matérielles toujours, différents des types prénumériques, qui changent l’espace donc où nous habitons. Ce qui n’était pas visible devient potentiellement ou réellement visible. Le numérique opère des changements quantitatifs plutôt que qualitatifs. L’infrastructure numérique est principalement spatiale : elle contribue à la création de l’espace physique que nous habitons selon une organisation non liquide ou virtuelle mais structurée et même sous certains aspects rigide.

L’espace défini ainsi peut être pensé comme le fruit de certaines techniques et certains protocoles. La disposition et les dispositifs de l’espace change la présence et la production de la présence. La présence est selon des dispositifs techniques (selon des protocoles) même dans un rapport vif (selon les codes de la culture, de la société de contexte).

Quel est alors le rapport entre édition numérique et monde ? Les modèles pour la compréhension de l’écriture comme représentation du monde ne fonctionnent pas pour considérer l’édition numérique comme une représentation du monde.

Définition de l'espace numérique[modifier | modifier le wikicode]

  • Ensemble de relation – architectural : toutes les relations sont des relations écrites. L’espace est toujours une sorte d’écriture.
  • Notre espace
  • un espace Hybride - infosphère

L’espace était auparavant considéré comme un espace parallèle (cyberespace) avec ses propres règles, soit comme un espace autre et indépendant du réel (hétérotopie[10]. Or, progressivement, il devient évident aujourd’hui qu’il n’y a pas d’espace parallèle, il n’y a pas d’espace fictif : notre pratiques ne sont ni virtuelles ni fictives. Nos usages se sont normalisés dans l’espace numérique. Pour autant, les structures de l’espace prénumérique demeurent. L’espace numérique est hybride car il pose un mélange entre structures numériques et prénumériques, même si la distinction est parfois complexe.

Voir Luciano Floridi.

  • un espace où nous habitons et agissons
  • un espace en mouvement
  • constitué d’écritures[11] donc matériel

Organisation de l'espace numérique[modifier | modifier le wikicode]

Internet et le web sont les deux infrastructures représentant le mieux l’espace numérique :

  • Internet est un réseau physique (câbles et protocoles) entre les ordinateurs : 1972 par Robert Elliot Kahn
  • Web est un ensemble de documents (HTTP, …), vu à travers un navigateur : 1989 par Tim Berners Lee

Notes et références[modifier | modifier le wikicode]

  1. Point sur la machine de Turing : machine capable de lire et écrire sur un ruban infini (dimension idéale) de manière binaire, soit en oui (1) ou non (0) - 0 et 1 permettent de représenter la totalité des nombres discrets. Par exemple, l'ordinateur est une machine de Turing électronique.
  2. J.-G. Meunier, Humanités numériques ou computationnelles : Enjeux herméneutiques, Sens public, 2014
  3. Gödel, Collected Works, Oxford University Press, 5 volumes publiés de 1986 à 2003 sous la direction de Solomon Feferman, J. W. Dawson, Stephen Cole Kleene, Gregory H. Moore, Robert Martin Solovay et Jean van Heijenoort
  4. Alfred Tarski, « Projecie prawdy w jezykach nauk dedukcyjnych » [le concept de vérité dans le langage des sciences déductives], Varsovie, 1933. Trad. all. : « Der Wahrheitsbegriff in den formalisierten Sprachen », Studia Philosophica, 1, 1936, p. 261-405 (tiré-à-part daté de 1935) ; trad. angl. : « The Concept of Truth in Formalized Languages », in A. Tarski, Logic, Semantics, Metamathematics, éd. J. Woodger, Oxford, Oxford University Press, 1956, p. 152-278 ; trad. fr., « le concept de vérité dans les langages formalisés », in A. Tarski Logique, sémantique, métamathématique, 1923-1944, éd. G.-G. Granger, vol. 1, Paris, Armand Colin, 1972, p. 157-269.
  5. Alan Turing, « On Computable Numbers, with an Application to the Entscheidungsproblem », Proc. London Math. Soc., 2e série, vol. 42,‎ 1937, p. 230-265 (DOI 10.1112/plms/s2-42.1.230) et « [idem] : A Correction », Proc. London Math. Soc., 2e série, vol. 43,‎ 1938, p. 544-546 (DOI 10.1112/plms/s2-43.6.544, lire en ligne [archive])
  6. J.R. Searle, Sens et expressions, trad. fr. J. Proust, Paris, Minuit, 1982
  7. Discussion de la perspective de Searle : dans l'expérience mentale de la chambre chinoise qu'il propose, Searle conçoit la sémantique comme la base de la vie humaine : l'ordinateur est comme la personne enfermée dans la chambre chinoise, malgré le tableau de correspondance dont il dispose, il ne pourra pas y avoir de compréhension sémantique avec l'extérieur (et ce même si la syntaxe est correcte). Or, la raison d'une incompréhension pourrait venir du fait que le répondant n’a pas le bon tableau : il pourrait y avoir un tableau de correspondance avec un langage connue.
  8. Conférence de 1967 « Des espaces autres » Michel Foucault, Dits et écrits (1984), T IV, « Des espaces autres », no 360, p. 752-762, Gallimard, Nrf, Paris, 1994 ; (conférence au Cercle d'études architecturales, 14 mars 1967), in Architecture, Mouvement, Continuité, no 5, octobre 1984, p. 46-49. M. Foucault n'autorisa la publication de ce texte écrit en Tunisie en 1967 qu'au printemps 1984.
  9. « Il n'existe dans l'univers ni centre, ni circonférence, mais, si vous voulez, tout est central et chaque point peut être considéré comme une partie d'une circonférence par rapport à quelque autre point central. » Giordano Bruno, L'Infini, l'Univers et les mondes, éditions Berg International, page 161 (ISBN 978-2-37020-054-9).
  10. Conférence de 1967 « Des espaces autres » Michel Foucault, Dits et écrits (1984), T IV, « Des espaces autres », no 360, p. 752-762, Gallimard, Nrf, Paris, 1994 ; (conférence au Cercle d'études architecturales, 14 mars 1967), in Architecture, Mouvement, Continuité, no 5, octobre 1984, p. 46-49. M. Foucault n'autorisa la publication de ce texte écrit en Tunisie en 1967 qu'au printemps 1984.
  11. Définition écriture : inscription sur un support.

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