FRA3826-Poster:La tonalité des poèmes selon Debussy

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Portrait de Claude Debussy par Wegener

Introduction

La musique, par son effet sur les auditeurs et par l'atmosphère qu'elle crée, fascine depuis des millénaires. Certains types de pièces musicales conviennent à des événements particuliers et cela rejoint l'idée qu'il y a une relation entre la tonalité, le rythme, le sens et l'ambiance. Personne ne songerait à faire jouer The Entertainer de Scott Joplin à des funérailles ou à écouter Lacrimosa de Mozart à un mariage. Cela montre bien que la musique a une signification et que même si aucun outil précis n'a encore détaillé le lien entre les émotions et les tonalités, il est possible de comprendre le rapport entre les deux notions. L'artiste français Debussy a participé à cette construction d'un parallèle entre les mots, les notes et les émotions en s'inspirant de textes littéraires pour ses compositions musicales. Ses pièces se rapprochent de la musique à programme, mais elles sont plutôt inspirées par la littérature plus qu'elles ne constituent un programme narratif en elles-mêmes.

Le projet

Ce projet tente de comprendre comment la musique et la littérature interagissent. Au cours des années, maints spécialistes ont étudié la manière dont la musique traduit la littérature. La plupart du temps, les tonalités mineures sont associées à la tristesse, à la mélancolie et à la mort, tandis que les tonalités majeures sont réservées à la joie et au triomphe. Toutefois, il est intéressant de faire des liens élaborés entre le texte et la partition afin d’en savoir plus quant au sens de chaque ton. Les œuvres de Debussy forment un corpus pertinent, entre autres, puisqu’il s’agit d’un compositeur prolifique et qu'il travaille souvent à partir de textes littéraires. L’artiste français met en musique plusieurs poèmes dont ceux de Banville, de Bourget, de Verlaine et de Baudelaire. Ce projet permet donc de comprendre la vision musicale et littéraire de Debussy. Qu’un doute soit traduit par une seconde mineure ou qu’un sentiment de victoire soit exprimé par un arpège majeur, la musique est pourvue d’un sens. Des études en musique, en littérature, en linguistique et en psychanalyse s’intéressent à ce parallèle entre les deux langages que sont la littérature et la musique. L'outil numérique « Voyant Tools » permet d'identifier quels sont les termes revenant plusieurs fois dans les textes étudiés. L'idée est de regrouper les œuvres littéraires ayant la même tonalité lorsque celles-ci ont été mises en musique par Debussy. Ainsi, un lien entre le vocabulaire des poèmes et leur tonalité apparaît. Cette association de la littérature à la musique enrichit la première discipline autant que la seconde étant donné qu'une « traduction » entre elles est possible. La lecture et l'écoute se présentent alors telles deux manières de concevoir et d'apprécier une même œuvre. Une adéquation entre les notes et les mots, entre la tonalité et les thèmes soutient la thèse que la musique, comme la langue française, produit un sens.

Utilisation de Voyant Tools

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Figure 1: Nuage de mots-clés

L'outil numérique Voyant Tools permet de dénombrer les mots des poèmes et d'identifier quels sont les termes fréquemment utilisés par les auteurs. Le nuage de mots-clés (figure 1) ainsi que la section « résumé » indiquent le vocabulaire redondant des œuvres. Le tableau « termes du document » (figure 2) montre les tendances des apparitions de chaque mot et leur proportion par rapport aux autres termes. Cette proportion est exprimée en fréquence relative par million, ce qui donne également le pourcentage qui s'avère être une manière plus signifiante d'exprimer les résultats. De plus, le lecteur de l'application permet aux utilisateurs de sélectionner les mots d'un champ lexical pour une recherche plus vaste que pour un seul terme. La figure 2 présente plusieurs termes s'apparentant à la notion de « ciel », ce qui prouve que même si ce mot ne revient qu'à cinq reprises dans les œuvres en mi majeur considérées, il représente un thème important. Cet outil est idéal pour la réalisation de ce projet puisque le seul travail devant être préalablement accompli est le regroupement des œuvres littéraires ayant la même tonalité.

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Figure 2: Termes du document

Voyant Tools offre ensuite une analyse statistique des textes sans réelle ambiguïté. L'unique problème pouvant survenir est la répétition d'un terme dans un seul des textes sélectionnés, car cela fausse les données. Il est toutefois possible de séparer les œuvres littéraires dans l'application et donc de vérifier si le thème principal se retrouve bel et bien dans la majorité des textes. Afin d'en arriver à une conclusion pertinente, il serait juste de ne considérer que les noms communs, les verbes, les adverbes et les adjectifs et ainsi ne pas prendre en compte les pronoms, les déterminants, les noms propres, les prépositions et les conjonctions.

Corpus littéraire et musical

Debussy est un artiste qui marqua l’histoire de la musique classique par l’abondance des œuvres qu’il compose (plus de 200) et par le caractère anticonformistes de ses pièces. L’importance qu’il accorde aux nuances ainsi que les rythmes complexes qu’il intègre dans ses compositions font de lui un musicien remarquable. Il parvient à créer des airs logiques et structurés qui comportent également un aspect émotionnel. Les textes choisis par le compositeur sont des poèmes d’écrivains reconnus qui lui sont contemporains. Le genre musical de la mélodie prend donc le poème comme point d’origine de l'inspiration. L’objectif est de rendre l’œuvre littéraire compréhensible par la musique en accompagnant la voix du chanteur qui récite le texte par un morceau musical pour piano ou pour orchestre. Le compositeur doit bien comprendre les propos de l’écrivain, tandis que les chanteurs doivent saisir les intentions de celui qui a écrit la partition afin que leur diction et leur performance concordent avec sa vision du texte. Debussy s’intéresse à de nombreux recueils de poésie et à différents auteurs. La mélancolie et les thématiques religieuses des textes de Verlaine sont transposées en musique. Le poète français donne beaucoup d’importance la musicalité de sa poésie et cela facilite la mise en musique. Théodore de Banville a beaucoup de succès au XIXe siècle. Ses œuvres abordent la question de forme et le bonheur, mais elles offrent toutefois moins de sensibilité puisque l’auteur s’oppose au romantisme de l’époque. Plusieurs poèmes de Paul Bourget sont repris par Debussy et ce sont la nature, les saisons et la romance qui en sont les thèmes principaux. Le compositeur doit travailler avec des thématiques semblables parce que les poèmes dont il s’inspire traite fréquemment d’amour, de rêves, de la douleur, des passions et de la vie humaine. Le projet est quelque peu biaisé puisque certains sujets ne sont jamais mis en musique, alors que certaines émotions se retrouvent dans la majorité des poèmes. Il n’en demeure pas moins que Debussy parvient à faire une distinction entre les thèmes similaires que ce soit par le ton, le rythme ou les nuances de ses compositions.

Liens entre la littérature et la musique

Établir une relation entre deux disciplines demande presque toujours un appui théorique de la part de d’autres domaines. En joignant la musique à la littérature, les spécialistes doivent également s’intéresser à la linguistique, à la communication et à la psychanalyse afin d’en arriver à des conclusions cohérentes et complètes. Le poème vient avant la musique, alors le compositeur doit transformer des paroles en chant et porter celui-ci par un accompagnement musical. Les ruptures mélodiques correspondent aux ruptures du texte. La musique n’offre pas la plénitude de l’œuvre littéraire, mais elle lui ajoute une sensibilité. « La beauté du poème n’est pas transformée : elle est mise en valeur; la mise en musique magnifie le poème. » [1] Le travail des compositeurs s’inspirant de poèmes se diviserait ainsi en deux parties. Premièrement, ils exercent une sorte de transposition entre ce qu’ils ont retenu du texte, puis ils suggèrent une partition musicale transmettant les mêmes idées et les mêmes émotions. Bref, tout est une question d’interprétation. Contrairement à la langue française, la musique n’a pas de vocabulaire. La note mi et la note sol n’ont pas de propriétés différentielles. Cependant, certaines associations entre une notion musicale et un concept sont devenues courantes. Les mouvements de la mer sont joués par la succession d’arpèges montants, puis descendants (comme pour le poème La mer est plus belle de Verlaine), la répétition d’une croche suivie d’une double-croche symbolise le galop des chevaux, tandis que le roulement des timbales représente le tonnerre. La musique peut donc traduire certaines émotions et sensations déjà transmises par le texte. Les modulations créent des tensions pour les auditeurs et les résolutions harmoniques leur amènent une issue satisfaisante. La musique étant une « presque parole, en tant qu’évocation de ce qui n’est pas parole encore, de ce qui ne passe pas par le verbe, constitue l’écho d’un impensé, voire l’écho d’un impossible à dire. » [2] Cela explique la relation entre la littérature et la musique qui donnent toutes deux un sens, différent mais complémentaire, au poème choisi par le compositeur.

Quelques exemples

Mi majeur


\new Staff {
  \relative c' {
    \key e \major
    \override Staff.TimeSignature #'stencil = ##f
    \override Staff.BarLine #'stencil = ##f
     e1 fis gis a b cis dis e dis cis b a gis fis e
  }
}
\midi {
  \context {
    \Score
    tempoWholesPerMinute = #(ly:make-moment 120 1)
  }
}

Thème principal : Mots du champ lexical de « ciel » (1,402%) / Verbe « être » (1,268%)

Œuvres littéraires: Beau soir de Bourget, Les cloches de Bourget, Apparition de Mallarmé, Prélude à l'après-midi d'un faune de Mallarmé, C'est l'extase de Verlaine, Chevaux de bois de Verlaine, Ballade des femmes de Paris de Villon.


Do# mineur


\new Staff {
  \relative c' {
    \key cis \minor
    \override Staff.TimeSignature #'stencil = ##f
    \override Staff.BarLine #'stencil = ##f
     cis1 dis e fis gis a b cis b a gis fis e dis cis
  }
}
\midi {
  \context {
    \Score
    tempoWholesPerMinute = #(ly:make-moment 120 1)
  }
}

Thème principal : « Cœur » (1,987%)

Œuvres littéraires : Pantomime de Verlaine, L'échelonnement des haies de Verlaine, Les Angélus de Le Roy, Dans le jardin de Gravollet.

Sol majeur


\new Staff {
  \relative c'' {
    \key ges \major
    \override Staff.TimeSignature #'stencil = ##f
    \override Staff.BarLine #'stencil = ##f
     ges1 as bes ces des es f ges f es des ces bes as ges
  }
}
\midi {
  \context {
    \Score
    tempoWholesPerMinute = #(ly:make-moment 120 1)
  }
}

Thème principal : « Fleur(s) » (0,915%), « Beaux/Belles » (0,915%)

Œuvres littéraires: Green de Verlaine, La mort des amants de Baudelaire, La chevelure de Louÿs, La fille aux cheveux de lin de Leconte de Lisle.


***Ces exemples servent uniquement de démonstration. La réalisation du projet demanderait la prise en considération d'un plus grand nombre d’œuvres afin que le sens donné aux tonalités soit plus pertinent.

Bibliographie

Corpus principal

Charles Baudelaire. Les fleurs du mal, Poulet-Malassis et De Broise, 1857.

Charles-Marie Leconte de Lisle. La fille aux cheveux de lin, Paris, Alphonse Lemerre, 1874.

François Villon. Œuvres complètes de François Villon, Alphonse Lemerre, 1892.

Grégoire Le Roy. Les Angélus, 1892.

Pierre Louÿs. Les chansons de Bilitis, Paris, Société du Mercure de France, 1894.

Paul Bourget. Œuvres complètes de Paul Bourget, E. Plon, 1901.

Paul Gravollet. Dans le jardin, 1903.

Paul Verlaine. Fêtes galantes , Paris, Alphonse Lemerre, 1869.

Paul Verlaine. Romances sans paroles, Paris, Lepelletier, 1874.

Paul Verlaine. Sagesse, Paris, Société générale de librairie catholique, 1880.

Stéphane Mallarmé. Poésies, Deman, 1899.

Théodore Faullin de Banville. Poésies complètes, G. Charpentier, 1892.

Corpus secondaire

Angélique Christaki. « Musique de la langue et poétique du dire », Topique 129 (4), 2014, https://doi.org/https://doi.org/10.3917/top.129.0059.

Christian Flavigny. « La mise en musique du poème. La langue maternelle », Champ psychsomatique 4 (48), 2007, https://doi.org/https://doi.org/10.3917/cpsy.048.0073.

Jean-Philippe Rameau. Traité de l’harmonie réduite à ses principes naturels, Paris, Imprimerie Jean-Baptiste-Christophe Ballard, 1722.

Silvia Lippi. « Langage et musique », Rythme et mélancolie, Toulouse, ERES, 2019.

Références