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Biais cognitifs les plus courants en médecine et leurs conséquences sur les diagnostics et les traitements/Ouverture sur les biais cognitifs chez les psychologues et les psychothérapeutes

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5. Ouverture sur les biais cognitifs chez les psychologues et les psychothérapeutes

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En dehors des médecins, les biais cognitifs chez les autres acteurs de soin, notamment les professionnel.le.s de la santé mentale, n'ont été que très peu investigués au sein de la recherche. Cette partie se focalise sur les biais cognitifs recensés et étudiés au sein de la littérature dans la pratique des psychologues et des psychothérapeutes.

En avant-propos, il est utile de préciser que l'expertise dans un domaine professionnel spécifique ne constitue pas nécessairement un facteur protecteur vis-à-vis des biais cognitifs[1]. En pratique clinique, les psychologues, quelle que soit leur spécificité, n'apparaissent pas immunisés des biais cognitifs inhérents à la condition humaine ; il en est de même pour les personnes endossant le rôle de superviseur dans la pratique quotidienne des psychologues[2]. Ces biais cognitifs influencent même directement la prise de décision en psychologie clinique[2]. A l'instar des médecins, il semblerait que les biais apparaissent préférentiellement lorsque le système 1 dit « intuitif » du psychologue est mobilisé par rapport au système 2 davantage « analytique »[2]. Et pourtant, bien que les pratiques professionnelles des psychologues et des médecins impliquent toutes deux un diagnostic, une évaluation et une intervention, celles-ci diffèrent sur de nombreux points : entre autres les approches, les problématiques rencontrées au quotidien ou encore les expériences de supervision[2].

Les psychologues, qu'ils soient cliniciens, légistes ou provenant d'autres spécialités, peuvent être concernés par de nombreux biais et heuristiques cognitives.

  • Le biais de confirmation. Les psychologues semblent fortement sujets au biais de confirmation, qui est selon l'American Psychological Association (2018) « la tendance à rassembler des preuves qui confirment des attentes préexistantes, généralement en soulignant ou en recherchant des preuves à l'appui tout en rejetant ou en ne recherchant pas de preuves contradictoires »[3]. Autrement dit, ce biais cognitif favorise le fait de privilégier des informations confirmant les idées préconçues ou les hypothèses de la personne (sans prise en compte de la véracité de ces informations). Dans une étude à design mixte ayant fait l'objet d'une réplication, la recherche d'information confirmatoire diagnostique est présente dans 92% des cas dans la première étude, et 77 à 90% des cas dans la deuxième étude[4]. Ce biais de confirmation est problématique et peut engendrer des conséquences négatives sur le plan du diagnostic psychologique des patient.e.s, des choix d'outils thérapeutiques ou encore de manière indirecte concernant les décisions judiciaires.
  • L'effet d'ordre. Les psychologues peuvent privilégier certaines informations présentées dans un ordre précis[4]. Une investigation menée auprès de psychologues montrent que ces derniers accordent plus d'importance aux éléments d'information (e.g. symptômes) présentés en premier plutôt qu'aux éléments présentés en deuxième[4]. Cet effet d'ordre (e.g. effet de primauté) peut amener à négliger certaines informations particulièrement importantes dans la prise en charge des patient.e.s.
  • Le biais aveugle (« blind spot bias »). Les psychologues peuvent avoir tendance à reconnaître et surévaluer les biais cognitifs chez leurs pairs, tout en sous-évaluant leurs propres biais. Le biais aveugle est une erreur métacognitive, autrement dit portant sur sa propre réflexion et ses propres pensées. Une étude menée auprès de psychologues légistes indique que le biais aveugle est fréquent, pouvant compromettre l'objectivité des évaluations et influencer certaines décisions judiciaires[5]. En pratique clinique, les différences interindividuelles relatives au biais aveugle ne prédisent pas systématiquement la tendance au biais de confirmation[4].

Par ailleurs, une revue de la littérature propose que certains biais cognitifs présents chez les clinicien.ne.s au sens large peuvent s'appliquer plus spécifiquement à la pratique professionnelle des psychologues, en dépit de l'absence d'études expérimentales robustes[2]. En outre, une autre revue précise que le champ de la psychothérapie n'est pas exempte de biais cognitifs[6]. Ces revues mentionnent notamment :

  • Le biais d'ancrage. Les psychologues peuvent avoir tendance à s'appuyer excessivement sur la première information reçue et les caractéristiques initiales saillantes de la personne, sans s'ajuster aux informations ultérieures. Cet ancrage peut biaiser la prise de décision, le raisonnement psychologique et la conduite psychothérapeutique par la suite[2][6].
  • L'erreur fondamentale d'attribution. Les psychologues peuvent parfois surestimer les facteurs dispositionnels (e.g. traits de personnalité) au détriment de facteurs situationnels dans l'évaluation ou la prise en charge des comportements de santé présentés par un.e patient.e[2][6].
  • L'heuristique de disponibilité. La tendance à estimer la probabilité d'un événement par rapport à la facilité avec laquelle certains éléments saillants similaires à cet événement viennent à l'esprit peut contribuer à tronquer le jugement des psychologues dans une prise en charge[6].
  • L'heuristique de représentativité et l'illusion de corrélation. La perception d'une association entre deux phénomènes (alors que cette association est réellement inexistante) peut amener les psychologues à croire à tort par exemple qu'un outil psychométrique a la capacité de détecter un trouble ou un processus psychologique spécifique alors que c'est le fruit du hasard[2].
  • Le biais rétrospectif. De manière rétrospective, les psychologues peuvent croire qu'une situation donnée était prévisible, alors qu'il n'en est rien. Ce phénomène cognitif peut engendrer par exemple des distorsions mnésiques et des faux souvenirs quant aux éléments anamnestiques recueillis initialement auprès des patient.e.s[2].
  • L'erreur de régression. En l'absence de mise en place d'un protocole individuel de type expérimental et basé sur les preuves, les psychologues peuvent avoir tendance à imputer l'amélioration ou la dégradation de l'état (psychique et/ou physique) d'un patient à une intervention spécifique, alors que cela peut être inhérent à un changement normal et naturel avec le temps (i.e. régression vers la moyenne)[2].
  • L'éclipsage diagnostique (i.e. « diagnostic overshadowing »). Le diagnostic d'une affection « dominante » ou « visible » peut masquer d'autres troubles sous-jacents ou éclipser d'autres comorbidités. Les psychologues peuvent être amenés à filtrer inconsciemment les informations relatives à cette affection principale, les amenant à ignorer d'autres signaux psycho-comportementaux moins manifestes liés à un trouble sous-jacent[2].
  • Le biais de pensée de groupe (« groupthink bias »). Dans une perspective de maintien d'une harmonie groupale (e.g. milieu institutionnel), les psychologues peuvent avoir tendance à éviter d'exprimer des opinions divergentes ou à amener leurs propres points de vue sur une thématique ou une problématique donnée[2].
  • Le biais de commission / omission. Dans le biais de commission, les psychothérapeutes (trop sûrs d'eux) peuvent avoir tendance à adopter une posture trop active contrairement à une démarche réflexive et attentiste nécessaire. A contrario, dans l'omission, les psychothérapeutes empreints au doute peuvent éviter voire négliger les questions difficiles[6].
  • Le biais d'excès de confiance. Les psychothérapeutes peuvent croire qu'ils détiennent plus de connaissances et de compétences qu'ils n'en ont réellement. Cette tendance à agir sur la base d'informations erronées ou incomplètes, d'intuitions ou de ressentis peut être délétère et inadaptée dans la pratique professionnelle, avec des conséquences néfastes sur les prises en charge[6].

D'autres recherches font état de biais cognitifs dans le champ de la psychothérapie et, notamment sur le regard que le.la professionnel.le porte sur sa pratique.

  • Le biais d'auto-évaluation. Proche du biais d'excès de confiance, une étude transversale investiguant le biais d'auto-évaluation dans un échantillon de psychothérapeutes avec différentes approches (psychodynamique, humaniste, systémique et cognitivo-comportementale) montre une robustesse de ce biais chez tout.e.s, notamment dans la tendance à l'auto-surestimation de ses propres compétences et résultats (entre 77 et 79/100)[7]. Toujours dans cette étude, ce biais est légèrement diminué lorsque la comparaison socio-professionnelle est réalisée avec des collègues de la même approche psychothérapeutique. De surcroît, les échecs thérapeutiques ont tendance à être minimisés (1,6% de patient.e.s estimés comme ayant un état dégradé contre 5 à 10% dans les données empiriques) tandis que l'amélioration est perçue comme très élevée (dans 86% des cas). En Chine, une étude sur le biais d'auto-évaluation nommé « Lake Wobegon Effect » montre l'inter-culturalité de ce biais, similaire aux résultats observés en Occident. Les psychothérapeutes ont tendance à se classer bien au-dessus de la moyenne (79/100) et à se percevoir comme plus efficients que leurs pair.e.s, sans lien avec le degré d'expérience clinique[8].
  • Les biais de stéréotypes. Une étude transversale fait état de biais cognitifs chez les psychologues se rapportant à l'âge et à la santé de leurs client.e.s/patient.e.s[9]. Les conclusions de cette étude sont en faveur de biais de stéréotypes liés à l'âge, et surtout liés à l'état de santé (indépendamment de l'âge). Ainsi, un mauvais état de santé perçu chez un.e patient.e peut biaiser le jugement du psychologue quant à l'évaluation des capacités d'amélioration de cette personne.
  1. Growns, B., & Neal, T. M. S. (2024). Forensic Science Decision-Making: Expertise Lends Both Skills and Vulnerabilities. In M. K. Miller, L. A. Yelderman, M. T. Huss, & J. A. Cantone (Eds.), The Cambridge Handbook of Psychology and Legal Decision-Making (pp. 193–210). chapter, Cambridge: Cambridge University Press.
  2. 2,00 2,01 2,02 2,03 2,04 2,05 2,06 2,07 2,08 2,09 2,10 et 2,11 Bowes, S.M., Ammirati, R.J., Costello, T.H., Basterfield, C., & Lilienfeld, S.O. (2020). Cognitive biases, heuristics, and logical fallacies in clinical practice: A brief field guide for practicing clinicians and supervisors. Professional Psychology: Research and Practice, 51, 435-445.
  3. APA Dictionary of Psychology. (s. d.). https://dictionary.apa.org/confirmation-bias
  4. 4,0 4,1 4,2 et 4,3 Neal, T. M. S., MacLean, N., Morgan, R. D., & Murrie, D. C. (2024). Confirmatory information seeking is robust in psychologists' diagnostic reasoning. Law and human behavior, 48(5-6), 503–518. https://doi.org/10.1037/lhb0000574
  5. MacLean, N., Neal, T., Morgan, R. D., & Murrie, D. C. (2019). Forensic clinicians’ understanding of bias. Psychology, Public Policy, and Law, 25(4), 323.
  6. 6,0 6,1 6,2 6,3 6,4 et 6,5 Yager, J., Kay, J., & Kelsay, K. (2021). Clinicians’ cognitive and affective biases and the practice of psychotherapy. American Journal of Psychotherapy, 74(3), 119-126.
  7. Probst, T., Humer, E., Jesser, A., & Pieh, C. (2022). Attitudes of psychotherapists towards their own performance and the role of the social comparison group: The self-assessment bias in psychodynamic, humanistic, systemic, and behavioral therapists. Frontiers in Psychology, 13, 966947.
  8. Lin, X., Goodyear, R. K., Miller, S. D., Chow, D., & Ai, Y. (2024). The Lake Wobegon effect in China: An examination of self-estimate bias among Chinese psychotherapists. Practice Innovations.
  9. James, J. W., & Haley, W. E. (1995). Age and health bias in practicing clinical psychologists. Psychology and Aging, 10(4), 610–616. https://doi.org/10.1037/0882-7974.10.4.610